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L'Histoire de « Sissonne »

La Non Bataille de Sissonne
14 et 15 septembre 1914

L'ALLEMAGNE POUVAIT ÊTRE BATTUE DÈS SEPTEMBRE 1914.

Le S/Lieutenant René CHAMBE

"Sa condition de vaincue eût été la même que le 11 novembre 1918, mais elle se fût évité ses trois millions de morts, ses près de dix millions de blessés et mutilés de guerre qui ont mis plus de cinquante ans à disparaître des rues de ses villes et de ses villages."

"Sissonne a été sans que cela ait paru, une immense bataille. Peut-être une des batailles les plus grandes de tous les temps, parce que tout y était possible. Mais rien n'y a été réglé. Sissonne a été une bataille perdue, parce qu'elle n'a pas eu lieu. C'est paradoxal mais vrai. "

Le texte qui suit est extrait du livre "ADIEU CAVALERIE" du général CHAMBE. En septembre 1914, René CHAMBE était sous-lieutenant au 20e Dragons.

LE RAID DE CAVALERIE DE SISSONNE

(première journée)

Quel va être notre rôle aujourd'hui ? Il paraît que nous sommes vainqueurs ? Fort bien...

Mais ce n'est pas fini... Là-haut, de l'autre côté de l'Aisne, sur les falaises escarpées du Chemin des Dames, à Craonne et Craonnelle (joie d'avoir une carte) la canonnade s'est réveillée au point du jour. Nous voyons les obus fusants éclater sans interruption sur Craonne et Craonnelle, ils sont incontestablement allemands. Donc, les deux bourgades sont à nous. C'est signé.

Ça va. Ça va bien !

Desjobert revient de liaison auprès de la division. Les nouvelles sont excellentes. L'ennemi bat toujours en retraite. Pas seulement devant nous mais partout. Sur tout le front.

Desjobert affirme que cette fois on va marcher. Il faut d'abord passer l'Aisne.

Grand jour pour la cavalerie. Sûrement !

Nous partons. La pente en descente est très rude. Nous suivons un étroit chemin dans des taillis, dont les branches mouillées de la pluie de cette nuit nous aspergent d'eau. Si nous descendons par là, c'est pour laisser le passage à l'artillerie et à l'infanterie sur les meilleurs chemins. Cette vallée de l'Aisne est très encaissée.

Le 15e Dragons passe devant nous. C'est aujourd'hui son tour d'assurer l'avant-garde. Nous sommes à l'abri du vent. Je suis frappé par l'horrible odeur que devant nous dégage la colonne. Hélas, je ne la reconnais que trop ! Elle provient de tous ces malheureux chevaux avec les plaques suppurantes de leurs dos blessés. Une odeur écœurantes de pus qui remplit les narines et flottent sur nous. C'est à peine croyable. Pauvres bêtes, il faut quand même les seller et aller de l'avant ! Joffre nous a fait prévenir que c'est bien pire dans la cavalerie allemande. Il paraît que les chevaux tombent comme des mouches. On a capté des radios allemands en clair qui le disent.

Et cette canonnade à Craonne qui ne cesse pas... Et aussi là-bas, loin dans la direction de Reims, à notre droite.

Une fusillade là, dans le fond, éclate soudain. Ses échos montent jusqu'à nous. Nous saurons tout à l'heure que c'est le 15e Dragons. Il a trouvé sur l'Aisne le pont où nous devons passer, le pont de Pontavert (non détruit), tenu par des cavaliers ennemis, des chevau-légers. Ceux-ci se sont vite repliés quand le 15e est arrivé en colonne sur le pont et a bousculé à cheval leur barricade assez dérisoire. Ils ont sauté en selle et sont partis au galop, sans demander leur monnaie.

Un bon point au général Grellet, commandant la division. Il était là. Il paraît qu'il s'est avancé au trot tandis que sifflaient les balles. Il a été l'un des premiers à passer le pont.

Il semble qu'il ait voulu effacer par ce geste la défaillance de cette nuit et faire oublier le désordre du fameux pont de Verdelot. Il sait ce qu'on pense de lui. Ses officiers d'état-major disent qu'il est cependant très gentil, et qu'en temps de paix il était très bien, très aimé, mais que maintenant il est sûrement malade.

Passé le pont, nous collaborons avec le 15e Dragons pour nettoyer le terrain de tout ennemi. Mais il n'y a plus rien. Tout a disparu. C'est le vide. Nous marchons vers le nord.

12 h. - Nous atteignons le village de La Ville-aux-Bois, situé, comme son nom l'indique, au débouché d'un grand bois-taillis, sur la route de Reims à Laon.

Pied à terre à deux cents mètres plus loin ! Faire manger les hommes et les chevaux !

Passé l'Aisne, le terrain a curieusement changé (A partir d'ici je cesse pour un moment de citer mon carnet. Mais j'ai gardé des souvenirs très précis et des images vivantes inoubliables de cette journée. Je n'hésite pas à les rappeler ici.) . Il n'y a plus d'escarpements ni de collines. Devant nous, s'ouvre une plaine indéfinie, parfaitement plate. Il y a là une petite rivière qui serpente, un ruisseau plutôt, bordée de peupliers : la Miette. On peut faire boire les chevaux. L'endroit est idyllique. Le soleil daigne sourire. Les officiers se réunissent, quelques-uns, pour absorber, assis à l'ombre, leur sommaire repas, l'éternel bifteck froid plié dans un bout de journal, où les caractères sont restés imprimés sur la viande, et le trentième de fromage de Hollande, le morceau de pain de l'intendance vieux de huit jours, boire un coup de gnole et attendre le dîner du soir, avec son potage salé, en sachet, et (neuf fois sur dix) son poulet sauté chasseur, aux pommes de terre frites.

Saudin, le cuistot des officiers du 3e escadron, chaque soir à l'arrivée au cantonnement, quelle que soit l'heure, 2 heures du matin parfois, n'a pas son pareil pour sauter à bas de son cheval, armé de sa seule lèchefrite pendue en permanence à sa poche à fers, et se mettre en chasse.

Il est très rare que le dernier poulet (qu'importe l'âge et le sexe), unique survivant de la guerre franco-allemande, ne soit pas débusqué dans son suprême retranchement, égorgé, plumé à l'eau bouillante et aussitôt jeté en morceaux dans la poêle.

Toutes opérations pour lesquelles trente minutes suffisent et ne sont jamais dépassées. Ça se mange. C'est bon. Rendons ici, au passage, hommage au souvenir de Saudin.

- Mon capitaine est servi.

quoi le capitaine de Langlois fait écho : - Messieurs, à table !

Souvent il n'y a pas de table, rarement des chaises, jamais d'assiettes. Toujours des verres. Pour ça, les verres, Saudin n'est jamais en défaut. Mais nous avons tous notre argenterie personnelle, notre assiette d'aluminium, notre couvert pliant de poche en métal chromé et notre quart de fer-blanc.

Fréquemment je vais manger avec mes hommes, les écouter, leur parler, les mettre au courant de ce que je sais et leur expliquer ce qui se passe. On ne le fait jamais assez. Où dînerons-nous ce soir ?

Grand hourvari autour de nous. Le groupe de chasseurs cyclistes de la division est venu nous rejoindre. Ils se sont assis près de nous, leurs bicyclettes déposées en file dans les fossés, des deux côtés de la route. Le lieutenant Morel-Deville, si charmant, si chic type, si brave au feu (que de fois il l'a prouvé en Lorraine !) est venu faire un brin de causette avec nous. Il n'en sait pas plus que nous sur ce que nous allons faire. On s'attend à un grand coup.

Le bataillon du 45e d'infanterie affecté à notre division nous a rejoints, lui aussi. Ses nombreux autobus sont arrêtés à proximité.

Les hommes sont descendus pour se dégourdir les jambes. Nous les voyons courir, ils ont l'air de jouer aux barres.

Mais le grand mouvement se fait à la sortie de La Ville-aux-Bois, où nous avons passé nous-mêmes il y a une heure : un groupe de chevaux, gris pour la plupart, trois ou quatre voitures automobiles de tourisme sorties de l'ombre de la forêt et brillant au soleil. C'est certainement le général Conneau, son état-major et les deux escadrons de goumiers de son escorte.

Tout cela très visible, trop visible. Montmorin ne décolère pas : - Pour une fois qu'il se montre ! C'est idiot, tout ce monde, comme le nez dans la figure ! II n'entend pas, non, qu'on se bat

toujours à Craonne ? Ils ne pourraient pas rester dans la forêt ? Mais voilà Desjobert qui arrive au grand trot de là-bas (il ne galope pas, il ménage son cheval), cherche le colonel, le trouve, saute à terre et lui parle avec animation.

Il y a du nouveau. On monte à cheval. Enfin ! Entre-temps, j'ai mesuré sur la carte la distance nous séparant de Craonne qu'on voit là, à notre gauche, sorte d'éperon rocheux où se découpent sur le ciel des maisons étagées en terrasses. Il est couvert de fumées d'obus. On s'y bat violemment depuis hier après-midi. C'est l'aile gauche de notre Ve Armée, avec le 18e corps, qui s'y accroche. C'est sûrement très dur. Distance à vol d'oiseau : six kilomètres.

Desjobert chevauche un instant botte à botte avec le capitaine de Langlois, en tête de l'escadron. Je n'y tiens plus, je pousse ma jument pour les rejoindre. De l'Hermite fait de même.

- Qu'est-ce qu'on fait ? Où va-t-on ?

- A Sissonne, c'est le vide absolu devant nous, paraît-il. On est en plein dans le trou, toujours le même depuis huit jours, entre les deux armées allemandes, Ire et IIe.

Nous sommes aux portes du bourg d'Amifontaine. Deux coups de feu, très près dans le village, tirés du sommet du talus de la voie ferrée, nous arrêtent un instant. Un éclaireur du 15e Dragons vient d'être tué à vingt pas. Ce sont deux chevau-légers oubliés en grand-garde. L'un est pris, l'autre réussit à s'enfuir à cheval. Le prisonnier déclare qu'ils sont seuls, qu'il n'y a personne avec eux. On les avait oubliés en vedettes fixes. Ils ont tiré pour pouvoir se sauver. Leur régiment est parti très loin, vers Laon.

On repart. Mais derrière nous, La Ville-aux-Bois subit une violente canonnade. Montmorin l'avait bien dit ! A force de se faire voir ! Les deux escadrons de goumiers marocains avec leurs chevaux gris, leurs burnous bleus doublés de blanc sont en plein sous le feu. On entend crier les hommes, invoquer Allah. Ils subissent de lourdes pertes. Pauvres gens ! Pauvres petits chevaux barbes, si intelligents !

Nous voyons des obus explosifs éclater juste à l'endroit où nous avons déjeuné. Le sol est bouleversé, creusé d'entonnoirs. Il était temps !

- Ils ont été bien gentils d'attendre qu'on ait fini de bouffer avant de tirer la nappe, bougonne l'Hermite, sarcastique.

On continue face au nord.

Nous trottons en plein vide. Le soleil commence à baisser. Allure : deux kilomètres de trot, pour un de pas, comme aux manœuvres. Aucune alerte. C'est le désert. Pas un être vivant. Nous passons près d'une grosse ferme (La ferme de Fleuricourt.). Elle est tout de même habitée. Deux femmes nous regardent passer. Interrogées, elles confirment qu'à leur connaissance il n'y a dans les environs aucun élément de troupes allemandes. Depuis l'autre semaine, elles n'ont vu personne.

- Et à Sissonne ?

- Ça, on ne sait pas. C'est loin, Sissonne. - Combien de kilomètres ?

- Sissonne-Village, sept kilomètres. Le camp, c'est plus près. Ça commence juste là derrière.

On continue. Toujours le vide. Des bois de sapins de diverses étendues, rectangulaires, comme en Champagne pouilleuse. Terrain pauvre.

Les chasseurs cyclistes nous ont rejoints et pédalent à côté de nous. Je les interroge. Ils étaient encore là-bas lorsque les premiers obus sont arrivés à l'endroit où nous étions avec eux. Des gros noirs explosifs. Des 21, sûr. Et tirés de loin. Pas de pertes. Un miracle !

- Vous parlez si on a levé le camp en vitesse ! - Et les autres ?

- Un massacre ! Les goumiers, les chevaux, ça se sauvait dans toutes les directions !

- Et les autobus ? Ils étaient en pleine vue.

- Le 45 aussi en a pris un coup avec ses omnibus. Rien de grave. Des éclats. Vous parlez qu'ils ont pas été longs à mettre les moteurs en route et les bouts de bois, pour filer se camoufler à Juvincourt derrière les maisons. Des lapins !

Les chasseurs rigolent. On jalouse quelque peu les fantassins du 45e en renfort des divisions de cavalerie. On les blague. Ils se prélassent sur les coussins de Madeleine-Bastille sans s'en faire. Les veinards. C'est la bonne planque. Presque des embusqués.

Je pense aux goumiers marocains, à leurs petits chevaux. Venir de si loin, n'être pour rien dans cette guerre avec l'Allemagne et se faire mettre en pièces ici, en France, qui n'est même pas leur patrie... Tout ceci par la faute de ces officiers d'état-major à brassards, qui ne comprennent rien à rien et circulent à cheval pendant des heures, vont et viennent.

Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont sous les vues de l'ennemi ? Ils ne comprennent rien à la guerre, non ? Ils n'ont aucune notion de l'utilisation du terrain. Ils attirent les obus. Ce n'est pas la première fois que je fais cette remarque. Aujourd'hui, c'est flagrant. Bien réussi ! Conneau était sûrement avec eux.

17 h. - Il fait encore grand jour quand nous touchons aux lisières du bourg de Sissonne. Un jalonneur, laissé par la division, nous arrête. On est arrivés. Tout le monde pied à terre ! Le 15e Dragons, toujours en avant-garde, va reconnaître et fouiller Sissonne et les nombreux baraquements avoisinants. Après, on verra...

Les bruits de la bataille sont loin maintenant derrière nous. Ils semblent d'ailleurs s'affaiblir à l'approche du soir. Nous sommes à vol d'oiseau à vingt et un kilomètres de Craonne, à trente-huit de Reims, les deux points chauds où roule toujours la canonnade. Nous sommes en plein dans les lignes ennemies, en situation aventurée. Et après ? Que risquons-nous ? Avec trois divisions de cavalerie (les deux autres nous talonnent évidemment) avec tous leurs moyens en artillerie, leurs trois groupes de chasseurs cyclistes et les trois bataillons du 45e d'infanterie (tout le régiment) nous représentons une force offensive considérable.

Une demi-heure se passe. On est toujours pied à terre à mille cinq cents mètres des premières maisons de Sissonne. Le colonel Gailhard-Bournazel fait passer l'ordre de ne faire aucun bruit, d'empêcher les chevaux de hennir. Il a raison. Nous sommes chez l'ennemi. Il peut nous entendre.

Qu'attend-on ? Sans doute le général Conneau ? Il va arriver. La situation est si tendue, si brûlante, qu'il va prendre sa décision. Nous avons réussi presque miraculeusement à nous glisser sans avoir été éventés à vingt-cinq kilomètres dans le dos de l'ennemi, il faut en profiter ! On ne va pas s'en tenir là. Il faut attaquer, ça urge pour créer la surprise, la panique, la déroute chez les troupes allemandes ! Surtout aux approches du soir, à tombée de nuit. Ils ne nous soupçonnent pas là. L'heure est idéale, c'est l'heure des loups. Mais la situation peut évoluer à tout instant, la moindre reconnaissance de cavalerie peut nous découvrir et jeter l'alerte. Alors la surprise, facteur essentiel de la victoire en rase campagne, n'existera plus.

Les heures qui passent valent leur pesant d'or. Pas une minute à perdre!

Un remous là-bas, vers le colonel. Sans doute, le général Conneau vient-il d'arriver ?

Non, ce n'est pas le général Conneau, c'est... l'ordre de stationnement pour la nuit donné par le général de division. Un planton vient de l'apporter. Incroyable mais vrai.

Ainsi, on va cantonner ! On ne va pas se jeter avant la nuit sur ce massif de Laon couvert de villages que nous avons déjà aux deux tiers contourné et qui doit être farci de troupes allemandes au cantonnement, ou au bivouac (il fait beau temps maintenant), bien tranquilles et ne se doutant de rien. Voilà justement des feux de bivouac qui commencent à s'allumer. On n'attaque pas, on cantonne ! C'est fou !

Mais où est Conneau ? ...

Voilà Desjobert qui vient nous rejoindre. Il était avec le colonel, en train de discuter. Il va nous renseigner. Par lui on va savoir ! Desjobert est très calme, parfaitement tranquille. Il n'est pas comme le capitaine de Langlois, de l'Hermite, Gougis et moi, qui rongeons notre frein. Il nous annonce que l'escadron est privilégié. Il va cantonner, très bien installé, dans le bourg de Sissonne, avec tout le 15e Dragons, privilégié lui aussi. Les autres escadrons du 20e (1er, 2e et 4e) ainsi que tous les autres régiments de la division, l'artillerie, les chasseurs cyclistes et le bataillon du 45e R.I., tout ce monde cantonnera dans les baraquements du camp, très bien aménagés. On pourra allumer des lumières et même du feu, mais seulement à l'intérieur des baraquements construits en dur et munis de poêles. Interdiction formelle à l'extérieur !

Le G.Q.G. est en pleine euphorie, ajoute Desjobert. L'armée allemande est toujours en pleine retraite. Dans deux jours il n'y aura plus un seul Allemand en France !

- Mais depuis deux jours on se bat à Reims et à Craonne. Ça a l'air très dur.

- Combats d'arrière-garde. On a capté un ordre de Moltke : tenir jusqu'à la mort. L'armée allemande est éreintée. Assurer à tout prix sa retraite ! Moltke a l'air de craindre la débâcle.

De là la grande confiance du G.Q.G. Franchet d'Espérey déclare que demain matin il fera son entrée solennelle et triomphale à Reims.

- Et nous alors qu'est-ce qu'on fout ? Quels sont les ordres ? - Justement, ordre général d'intercepter partout les colonnes en retraite, de ramasser le maximum de prisonniers et de matériel de guerre. A propos, vous ne savez pas ? Tout à l'heure, le 15e Dragons, en visitant Sissonne pour le cantonnement, a fait des prisonniers dont deux officiers qui se ravitaillaient dans une épicerie. Ce sont les habitants qui ont prévenu les dragons. On a cueilli ces messieurs au nid, parmi eux un officier de très haut rang. Ils n'en revenaient pas de voir les Français déjà à Sissonne. Ils étaient sidérés ! Le 15e voulait garder la voiture, mais c'est la division qui l'a trustée.

- Alors nous, on n'attaque pas à présent ? On va se coucher ? - Oui, on va se coucher. La division dit qu'il n'y a que ça à faire. Comme d'ailleurs le général Grellet. Il est très fatigué. On pense qu'il va falloir l'évacuer demain matin, ou même cette nuit.

" Allons venez avec moi, je vais vous montrer où nous cantonnons, cantonnement d'alerte évidemment. Mais il n'y a pas à s'en faire, à ce qu'il paraît. Il faut en profiter et se reposer. On est à vingt-cinq kilomètres chez l'ennemi, mais il n'y a rien à craindre. - Paraît-il...

- Oui, paraît-il... L'ennemi est épuisé, il y a dans certaines de ses unités des signes de décomposition. Rien à craindre de lui.

- Qui l'a dit ?

- Le corps de cavalerie.

- Comment le sait-il ? Il n'a rien vu, on n'a pas fait de reconnaissances. C'est nous qui sommes le plus au contact.

- On a fait des prisonniers à la Ve Armée, à Reims et à Craonne. Desjobert tient un papier froissé à la main.

- On vient de recevoir par la voiture de liaison du C.C.C. un bulletin de renseignements.

- Comment, la voiture de liaison du C.C.C. ? Il n'est pas là, le C.C.C. ? Conneau n'est pas là ?

Nous apprenons avec stupéfaction (et une réprobation indignée) que le corps de cavalerie n'a pas suivi, que les 4e et 8e divisions n'ont pas suivi. Nous sommes seuls à Sissonne.

Pas de commentaires... pour le moment.

Je reprends ici quelques lignes de mon carnet de route et comme toujours sans en changer un mot : Cantonnement excellent. Habitants très aimables. Les chevaux sont à peu près tous logés et peuvent manger du foin et de l'avoine.

Les cinq officiers de l'escadron dînent chez un très brave homme qui nous demande, à tous, nos noms et nos adresses, pour nous écrire après la guerre (C'est un retraité des P.T.T. Il ne se tient pas de joie, ainsi que sa femme, de revoir des Français des officiers sous leur toit. Ils sont restés quinze jours sous la botte allemande. Les voilà délivrés maintenant. Hélas, ils se trompent de quatre ans et deux mois ! Demain soir ils se retrouveront sous l'oppression ennemie.).

 

Lundi 14 septembre.

 

Réveil tardif . (Je continue à l'encre, ayant une plume à ma disposition.)

Notre situation est tout de même invraisemblable. Notre division est en plein dans les lignes allemandes, à vingt-cinq kilomètres en avant de nos troupes qui sont restées sur l'Aisne. A notre gauche, le plateau de Craonne est occupé par l'ennemi. A notre droite, toute la partie au nord de Reims est occupée de même.

Or, il est 8 h du matin et nous vaquons tranquillement aux mille détails de la vie journalière. Les fourgons du train régimentaire sont là, un miracle ! On distribue du pain, du vrai, du sucre, du café. Les forges de campagne descendues sur le sol, on ferre les chevaux. Et l'ennemi est à deux pas de nous ! Nous sommes chez lui ! La frontière du Luxembourg est à quarante-huit kilomètres.

Et toujours pas d'ordres. Que fait-on ? Que de temps perdu ! 10 h. - Ordre de rassemblement de la 10e D.C. au lieu-dit Moulin-Neuf (S.-O. de Sissonne). Enfin !

On ne voit pas le général Grellet, mais voici quand même les ordres de la division : L'ennemi étant toujours en retraite vers le nord-est, on va lui couper ses axes de marche, toutes ses routes de retraite.

C'est ainsi que notre escadron (le 3e du 20e Dragons, rappelons-le, aux ordres du capitaine de Langlois) est désigné pour aller à Marchais tendre un barrage. Marchais est un village à cinq kilomètres de Laon. où l'ennemi se trouve certainement. L'escadron sera renforcé d'un peloton de chasseurs cyclistes mis aux ordres du capitaine de Langlois.

Notre :mission est magnifique : on prévoit que les troupes allemandes, lorsqu'elles cesseront leur combat d'arrière-garde à Craonne vont remonter vers le nord-est en passant forcément par Marchais.

On y jettera le désordre, en leur infligeant le maximum de pertes. Ce qui est inquiétant, c'est que vers Craonne la canonnade s'est réveillée au point du jour. Elle dure toujours, plus violente que jamais. C'est le troisième jour. C'est long pour un combat d'arrière-garde.

Et c'est la même chose, toujours beaucoup plus loin, vers Reims.

A partir d'ici les pages de mon carnet de route prennent un caractère particulier. Elles ont été écrites au lendemain même de la lamentable et terrible affaire de Sissonne qui, commencée dans la joie et la fierté, s'est achevée dans la honte et l'humiliation.

Que s'est-il donc passé ? Je vais le dire.

Ayant eu, sur l'instant, conscience de la gravité des heures que nous venions de vivre, et de la façon dont elles ne manqueraient pas d'être interprétées dans l'avenir et sans doute déformées par l'Histoire, j'ai décidé d'en écrire, sinon sur place du moins dès que je le pourrais, une relation exacte et aussi détaillée que possible.

Il s'agit non seulement du témoignage vivant d'un simple témoin, mais d'un acteur qui, si modeste que fût peut-être son rôle, s'est tout de même trouvé au lieu géométrique, au cœur, on pourrait dire à l'épicentre de l'événement.

Le hasard avait voulu qu'ensuite, dès le 14 au soir, après notre scandaleux retour derrière l'Aisne, nous fussions mis au cantonnement de repos pour trois jours, les 15, 16 et 17, dans le petit village de Merval (à douze kilomètres de Pontavert, où nous avions retraversé l'Aisne). Ceci nous ramenait à proximité de la petite ville de Fismes, où l'avant-veille 12 nous avions chaudement combattu pour franchir la rivière la Vesle.

J'avais pu ainsi dans les meilleures conditions de tranquillité mais de très relatif confort (toute la brigade du Quinze-Vingt était entassée dans ce même village) entreprendre la rédaction de la relation de notre raid à Sissonne. L'ayant achevée, j'avais pu descendre à Fismes et trouver une dactylo d'occasion qui avait bien voulu se charger d'en taper à la machine les nombreuses pages en deux exemplaires.

Je tenais beaucoup à ce texte. L'ayant relu longtemps après, je dois dire que je n'en ai pas été autrement fier, je m'excuse de sa très médiocre qualité, de ses redites, de la longueur de certains détails sans intérêt, de son mauvais français, de son accent parfois juvénile et passionné, de son ton de péremptoire conviction. J'étais très jeune alors. Mon texte a tous les défauts de la jeunesse, cela saute aux yeux. J'aurais pu le corriger, le retoucher, l'expurger, l'élaguer. Je ne l'ai pas voulu, car il a au moins une qualité au milieu de tous ses défauts : il est l'expression de l'exacte vérité. Rédigé à chaud, la vérité y palpite à chaque ligne, à chaque mot. Il restitue, je crois, très fidèlement l'atmosphère du moment, les sentiments qui furent les nôtres, les états d'esprit successifs par lesquels nous avions passé, allant de la joie, de l'exaltation, de l'espoir, à la déception, à l'amertume, à la colère, à l'indignation.

Ironie du sort, le village de Merval était accroché au bord supérieur de la vallée très encaissée où miroitait le lit de l'Aisne. De l'autre côté, sur la rive droite courait, haut perchée sur le ciel, la crête du Chemin des Dames, jalonnée par les positions de Cerny-en-Laonnois, ferme Hurtebise, Oulches-la-Vallée, Craonnelle, Craonne et à son extrémité dans la plaine d'où nous venions, Corbeny, toutes positions tenues encore le matin du 13 par le 18e d'infanterie du 18e corps (On se souvient certainement de ma rencontre avec des éléments d'une compagnie du 18e d'infanterie dans le petit village de Rupéreux, au nord de la Seine, le 5 septembre, veille de l'attaque. - Brave 18e je te connais ! Les hommes. les officiers étaient à bout, morts de fatigue. Le clairon de l'assaut les avait remis debout, ressuscités. Je ne les avais pas revus. Dix jours après. je tes retrouvais se battant à Craonne. à 120 kilomètres plus au nord. C'étaient les mêmes. Les ailes de la Victoire les portaient...), mais qu'il avait dû abandonner le 14 en fin de journée à la suite de violentes contre-attaques.

On s'y battait toujours. Les artilleries française et allemande s'y acharnaient tour à tour. Nous étions aux premières loges pour tout voir. On s'y battrait encore dans quatre ans.

Le haut commandement français avait dû revenir de ses illusions et de ses appréciations concernant la retraite générale jugée parfois en certains points désordonnée, de l'ennemi. La retraite allemande était finie et bien finie. L'ennemi s'accrochait. La Direction Suprême avait déterminé d'un bout à l'autre du front la ligne sur laquelle elle avait décidé de se rétablir et de continuer la guerre, puisqu'on le lui permettait.

La bataille de la Marne, brillante victoire de l'offensive française, s'achevait par la bataille de l'Aisne, brillante victoire de la défensive allemande.

Et cependant le dimanche 13 septembre et même encore le lundi 14 avant midi tout était encore possible. Si le corps de cavalerie Conneau s'était engagé, tout pouvait alors finir par une victoire décisive française.

Au texte de ma relation fait suite une critique rédigée longtemps après, lorsqu'on a pu avoir en main tous les éléments de source française ou allemande permettant de porter un jugement sûr.

Il existe, je l'ai dit, deux exemplaires de ma relation dactylographiée à Fismes les 15 et 16 septembre 1914. J'ai gardé le premier. bien entendu, et c'est lui qui m'a permis d'écrire une partie de ce livre. Je l'ai porté longtemps sur moi en permanence, tant que je suis resté dans la cavalerie, c'est-à-dire jusqu'au 22 novembre 1914, date à laquelle j'ai passé dans l'aviation. La Course à la Mer était finie, nous étions arrivés à Ypres, le rôle de la cavalerie à cheval était de toute évidence terminé. Mes camarades savaient, si j'étais tué ou gravement blessé, ce qu'ils avaient à faire, prendre dans les poches intérieures de ma tunique, pour les envoyer à ma mère dont j'avais donné l'adresse, mes carnets de route, y compris l'exemplaire de ma relation sur le raid de Sissonne.

L'autre exemplaire, je l'avais confié à mon meilleur ami au 20e Dragons, le lieutenant de Montmorin Saint-Hérem (je l'ai cité à plusieurs reprises dans mes carnets de route). Le 14 au soir, au pont de Pontavert, Montmorin (il était au 1er escadron, on s'en souvient) avait longuement attendu que le 3e, sur le sort duquel on était mortellement inquiet, eût enfin rejoint.

Quand il m'avait vu, Montmorin s'était hâté vers moi :

- Ah ! Vous voilà ! Dieu soit loué ! Vous nous avez fait peur, vous savez ! On vous croyait, avec votre escadron, tous coupés derrière les lignes ennemies.

- A Dieu plaise ! C'eût été tellement mieux !

Nous avions ensuite, Montmorin et moi, chevauché botte à botte pendant l'étape de Pontavert à Merval. Montmorin m'avait trouvé dans un état d'indignation et d'exaspération que rien n'avait pu calmer. Il était beaucoup plus mesuré, plus pondéré que moi (comme toujours). J'admirais son sang-froid en toutes circonstances, au feu comme dans les choses ordinaires de la vie. Il me disait toujours la même phrase.

- Du calme, Chambe, du calme ! Ne vous en faites pas ! Tout va s'éclaircir, ça ira bien, vous verrez !

Nous pensions toujours de même. Nous étions deux optimistes. Mais que pensait-il de notre raid avorté de Sissonne ?

- Ce n'est pas permis de gâcher une occasion pareille ! Tout le monde est furieux, sauf ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, les imbéciles et les froussards.

Montmorin pensait donc comme moi, j'en étais sûr ! Et encore il n'avait pas vu tout ce que j'avais vu moi-même. Je le lui apprendrais.

C'était donc à lui que j'avais confié le second exemplaire de ma relation sur l'affaire de Sissonne.

Depuis, nos carrières avaient bifurqué. J'étais resté dans l'aviation. Certes, nous nous étions revus le plus souvent possible, mais nous n'avions pas eu les mêmes garnisons.

Montmorin est mort, hélas, prématurément, encore bien jeune. Je n'ai pas eu le temps de lui parler de ce second exemplaire de ma relation sur Sissonne. Peut-être est-il resté dans ses papiers de famille, dans ses souvenirs de guerre ? ...

Je ne sais, peu importait. J'avais réussi à sauvegarder le mien. C'était là l'important.

 

LE RAID DE CAVALERIE DE SISSONNE (deuxième journée)

(Ceci est la copie de l'exemplaire que j'ai conservé de ma relation rédigée les 15 et 16 septembre à Merval. Je laisse sans les corriger la plupart de ses imperfections. Encore une fois je m'en excuse.)

MA RELATION PERSONNELLE

 

8 h du soir

Nous voici donc au cantonnement à Sissonne. Les quatre pelotons de l'escadron sont installés très à l'aise, les hommes dans de spacieuses granges où ils ont pu étendre des bottes de paille et des brassées de foin. Tous les chevaux sont logés. Pas un dehors. Voilà qui nous change de la mauvaise nuit d'hier à Ventelay.

Il fait grand nuit à présent.

Le capitaine de Langlois, entouré de ses quatre officiers chefs de peloton, l'Hermite, Desjobert, Gougis et moi, se chauffe les mains à la flamme de la cheminée qui tient tout un côté de la salle. Non qu'il fasse froid. Il ne fait pas froid, mais nous n'avons plus rien à faire. Hommes et bêtes sont bien installés, bien pourvus. Les hommes savourent un copieux ragoût de viande et de pommes de terre, les chevaux dessellés, mâchent leur foin sec (ils en ont à volonté, on en a trouvé partout). Par la fenêtre ouverte donnant sur la cour nous les entendons racler du sabot et souffler. Nous sommes pour ainsi dire au milieu d'eux, les pelotons bien groupés. Desjobert n'a pas menti, cantonnement excellent. Il y a longtemps que cela ne nous est pas arrivé.

Saudin, le cuistot, aidé par la brave femme et son mari retraité des P.T.T., propriétaires de la maison, s'active à son traditionnel potage salé (le même que celui des hommes) et à son non moins traditionnel poulet sauté chasseur. Ce soir, il faut employer le pluriel, mettre un s à poulets. Ils seront deux. Nous avons invité nos braves hôtes à dîner avec nous. C'est la fête.

Nous discutons entre nous. Notre situation est quand même très étrange. La lueur jaune d'une lampe fumeuse éclaire la carte étalée sur la table.

Nous sommes à Sissonne, en plein milieu du bourg. Chose surprenante ce n'est pas un cantonnement d'alerte. Les chevaux ont été dessellés, les dos lavés. Les hommes ont déposé leurs armes. C'est à n'y rien comprendre.

Ainsi, à vingt-cinq kilomètres dans les lignes, menacés à chaque instant d'une attaque imprévue, d'une surprise possible, nous allons passer la nuit tranquillement, presque au repos. Evidemment, les mesures de sûreté ont été prises, les entrées des rues hérissées de barricades, les réseaux de vedettes doublés. De nombreuses patrouilles sillonnent les routes à plusieurs kilomètres, oreilles vigilantes prêtes à donner l'alerte. Mais c'est égal les ordres de tout à l'heure ont causé quelque étonnement. Nous sommes dans l'invraisemblable.

Au fond, pourquoi chercher à comprendre ? Les chefs, mieux que nous, sont au courant de la situation et savent quelles mesures il convient de prendre. Desjobert est toujours rassurant : l'ennemi ne songe qu'à retraiter. Alors, l'heure n'est donc pas venue d'attaquer ? Pourquoi pas cette nuit ?

Cantonnement ordinaire ?... Eh bien soit ! Cantonnement ordinaire et profitons du bien-être relatif qu'il nous procure. On commence à être vraiment fatigués, surtout les chevaux.

Saudin, le calot en bataille, son large sourire épanoui, apporte dans ses mains noires une énorme soupière, où fume le potage salé. Et bientôt naît le murmure des conversations.

L'hôte, un brave homme très simple, timidement nous tend un carnet entrouvert. Il voudrait bien, si c'était un effet de notre bonté, que nous inscrivions nos noms sur une page blanche.

- Les premiers officiers français revenus à Sissonne, dit-il. Ça sera un souvenir pour plus tard. Songez donc !

Et comme de l'Hermite a déjà tiré son crayon : - Non, non ! A l'encre, pour que ça reste !

Oui, c'est un très brave homme et nous ne refusons pas de lui faire ce plaisir.

10 h 30 du soir.

Sissonne dort. Je suis sorti dans la rue. Au loin, vers le sud, le canon s'est tu. Aucun bruit dans le bourg, où toute lumière a été sévèrement prohibée. L'ombre s'étend profonde, opaque, lourde.

Que fait l'ennemi dans cette obscurité ? ... Que préparent ces Allemands, aux casques à pointe tant détestés ? ... Ennemi redoutable, inventif et sournois... De quoi demain sera-t-il fait ?... Sont-ils bien en retraite ?

Encore six heures de nuit à peu près avant l'aube. De quoi dormir un bon moment sur les bottes de paille étendues contre le mur, dans la cuisine. Mais peut-être sera-t-il prudent, ce soir, de garder ses armes tout près de soi.

14 septembre, 5 h.

Une aurore blafarde découpe les carreaux. Les braises achèvent de crouler au fond de l'âtre, et le jour nous surprend sans qu'aucun ordre soit venu troubler notre repos.

J'ai dormi d'un sommeil de plomb, comme une brute, jusqu'à l'aube. Dehors, une petite pluie froide et sale mouille les toits luisants, détrempe la terre battue et transforme le sol, peu à peu, en boue glissante. Le cantonnement s'éveille. Des ombres traversent la place encore obscure, sous les tilleuls. Invisibles, des chevaux soufflent et s'ébrouent derrière les maisons, dans les écuries ou les cours. De lentes chansons de cavaliers naissent, puis meurent comme endormies.

Contre une rangée d'arbres, les fourgons du train régimentaire s'alignent sur une file sombre. Car ils sont là nos fourgons ! Aussi incroyable que la chose puisse paraître elle est pourtant exacte. Verdier et Lassus ont accompli ce miracle. Ils nous ont rejoints pendant la nuit et la distribution quotidienne a été faite. Les hommes ont reçu leur ration de pain et de viande. Les chevaux ont mangé leur avoine.

Comment nos braves camarades sont-ils arrivés jusqu'ici ?... Par quels chemins ?... Je ne sais, mais pourtant ils sont là, malgré les risques, dans cet étroit couloir dans les lignes ennemies ?

5h 30.

Il fait humide et triste.

L'homme de liaison auprès du colonel apporte une note griffonnée sur un bout de papier :

- Se tenir prêt à partir mais, jusqu'à nouvel ordre, ne pas seller. Profiter de la présence des fourgons forges pour faire ferrer les chevaux qui en ont besoin.

- Rien n'est venu modifier la situation. C'est insensé ! Quel temps perdu, gâché !

Peu à peu on s'installe. Il semble que cette matinée soit destinée au repos. Le vétérinaire passe la visite des bêtes. Le brigadier-maréchal panse les dos. Les forges de campagne ont été descendues des lourdes voitures et, depuis quelques instants, les marteaux sonnent sur les enclumes. C'est de plus en plus invraisemblable. Pourquoi n'attaque-t-on pas ? C'est fou ! Pourquoi Conneau n'est-il pas là ?

Oui, on s'installe, on flâne, on bavarde, on semble avoir perdu la notion de la situation. Quelqu'un émet l'avis qu'il serait judicieux de créer ici, à Sissonne, un dépôt de chevaux malades, sous le commandement d'un gradé. Ils seraient bien et cela permettrait de laisser reposer ceux qui ne peuvent suivre.

A côté de moi, j'entends le capitaine vétérinaire faire cette proposition avec grand sérieux. C'est à n'y pas croire. Ne sommes-nous donc plus à vingt-cinq kilomètres derrière les lignes ? L'oublie-t-on ? Tout ça est fou ! Qu'attend-on pour attaquer, profiter de la surprise ? Nous sommes les maîtres.

Il me semble retrouver cette insouciance du début de la guerre où chacun se figurait être encore en manœuvres. Beaucoup de phrases et de mots. Beaucoup de bonne volonté mais beaucoup d'illusions. Beaucoup de confiance aussi, heureusement.

Le roulement sourd du canon s'est réveillé vers le sud-ouest. Craonne probablement.

- A cheval !

Le capitaine de Langlois nous a réunis tous les quatre et en quelques mots expose la situation :

La mission de l'escadron est complexe. Seul, il ira en détachement de découverte dans la direction de Laon.

Champ de bataille de Sissonne - 13 septembre 1914 17 heures. La bataille de Sissonne aura-t-elle lieu ?

Ce n'est pas tout.

Notre rôle principal consiste à atteindre le village de Marchais et à l'occuper avec deux pelotons de chasseurs cyclistes mis à notre disposition. Nous devrons contenir les colonnes ennemies qui sont signalées comme étant toujours en retraite et refluant vers le nord.

Marchais sera établi défensivement. C'est un point de passage important et par notre feu nous nous opposerons à ces mouvements de retraite.

Le bataillon du 45e d'infanterie, qui a rejoint pendant la nuit avec ses autobus, a été orienté sur La Maison-Bleue (voie ferrée de Reims à Laon) qu'il tient en ce moment, menaçant l'ennemi sur ses flancs.

La division ? ... Le gros de la division reste à Sissonne prête à agir suivant les événements.

Les deux autres divisions, les 4e et 8e, où sont-elles ?... Le capitaine ne sait pas. Il croit qu'elles sont restées là-bas, auprès de Pontavert avec le général Conneau. Nous donne-t-on de l'artillerie pour occuper Marchais et résister ? Non, pas d'artillerie, bien qu'elle ait rejoint également, hier, dans la soirée. Elle restera à Sissonne avec la division, car elle pourrait nous alourdir, paraît-il. Pas d'artillerie, rien que des cavaliers et des cyclistes formant un élément léger et très mobile, facile à déplacer.

Il faut partir. Rapidement le capitaine donne ses ordres et prend ses dispositions pour la marche.

C'est mon tour, aujourd'hui, d'assurer le service de pointe d'avant-garde.

9h15

Une route longue et droite qui traverse des bois. Au bout de cette route un coude brusque.

Revolver à la main, depuis un moment, je trotte, l'œil aux aguets. L'endroit n'est pas sûr.

La botte gauche au flanc, je force ma jument à conserver le bas-côté malgré qu'elle ait envie de marcher au milieu de la chaussée. Nous serons moins en vue et ferons moins de bruit.

Derrière moi, à dix pas, un homme silencieux, la lance prête. Il se coule dans mon sillage, augmente l'allure quand je l'augmente, s'arrête quand je m'arrête. A nous deux nous formons la pointe d'avant-garde : l'officier le premier en tête, selon la directive du général Conneau parue trois mois avant la guerre. Il le veut ainsi. Mais c'est stupide, l'officier le premier tué, tout se désorganise.

Derrière nous, à cent cinquante mètres environ, une forte escouade commandée par un sous-officier : ma réserve d'éclaireurs quand j'en aurai besoin. Plus loin, le reste de mon peloton et, plus loin encore, l'escadron suivi des deux pelotons cyclistes.

La pluie s'est arrêtée, mais le ciel demeure bas, chargé de lourdes nuées. Une brume assez épaisse estompe les lointains. Les branches des taillis chargées d'humidité se penchent vers le sol avec un air de pleurer. Il fait froid.

Vers le sud, le roulement grave du canon semble se précipiter. On se bat là-bas, et sérieusement. Pas de doute possible. D'après les renseignements, les Allemands se replient cependant et marchent vers le nord. C'est nous qui allons les recevoir... et bientôt peut-être.

Tout en trottant, je me rappelle les recommandations du capitaine :

- Fouillez bien le terrain. Soyez prudent, nous sommes au contact. Quand vous serez arrivé au carrefour de la Paix vous arrêterez et m'attendrez.

Il y a loin d'ici le carrefour de la Paix, plusieurs kilomètres, un peu plus de six exactement. La route de Laon s'allonge droite, mystérieuse, déserte, hostile. Pas un être humain, pas un animal. Seules des feuilles mortes, lourdes de pluie tombent en tournoyant. Je regarde de toute la force de mes yeux et parfois je m'arrête, retenant ma respiration, ma volonté tendue pour écouter.

Mais rien. Le silence.

A droite et à gauche, je devine la présence de mes flanqueurs trottant de l'autre côté du bois, à la lisière, scrutant l'épaisseur des fourrés. Le brigadier Eymard m'a paru un peu ému tout à l'heure quand je l'ai désigné. On le serait à moins. Rien de plus angoissant que ce paysage silencieux peuplé d'ennemis, couvert de buissons et de taillis, où il faut à chaque pas s'attendre à recevoir une décharge à bout portant. Beau pays pour les embuscades ! Excepté sur la route, il est impossible de voir à plus de cent mètres. Malgré soi on a un peu les tempes battantes.

Ah oui ! cette fois c'est bien la guerre ! J'ai réfléchi souvent à cette situation de l'éclaireur de pointe, oeil indispensable d'une troupe en marche. En temps de paix c'était un jeu, on allait vite, on regardait à peine, passant partout. Un bois se présentait ? ... On fonçait sur ce bois. Un village ?... D'un temps de galop on l'abordait. Les fusils étaient chargés â blanc. Mais maintenant ! Quelle prudence ! Grands comme nous sommes sur nos chevaux quelle belle cible nous présentons ! Il convient de flairer le danger à l'avance, de le pressentir. Et je songe que peut-être il nous manque l'essentiel : le sens de l'odorat. Que les cavaliers n'ont-ils celui d'un chien d'arrêt ! Combien leur rôle en serait simplifié !

Un écart brusque de ma jument Ma-Zaza m'arrache à mes réflexions intempestives. Sept ou huit faisans splendides s'enlèvent avec fracas, entre ses jambes. Ils étaient là bien tranquillement dans les hautes herbes, sur le bord du fossé. Mon cœur a sauté comme un soir d'ouverture et, instinctivement malgré la gravité de l'heure, je les ai visés avec mon revolver. Mais je n'ai pas tiré, faire du bruit serait folie. Et puis... pauvres faisans ne sommes-nous pas un peu camarades maintenant, vous et moi, gibier l'un et l'autre ? Qui me dit que là-bas vers ce gros arbre, je ne vais pas être foudroyé par celui qui, à l'affût, me guette ?

J'ai rajusté mes rênes et, de nouveau, le trot sourd de Ma-Zaza martèle le bas-côté. Un craquement de bois sec m'arrête net. Qu'est-ce là, à droite dans le fourré ?... C'est noir et c'est bleu...

C'est une femme, une vieille femme qui charge des branches sur une pauvre brouette. Je l'interroge. Elle tremble à cause de mon revolver, mais je la rassure. Elle a une bonne figure. Elle n'a rien d'un espion, rien. Les Allemands ?... Oui elle en a vu. Hier, justement, c'en était plein sur cette route pendant l'après-midi. Des fantassins ?... Oui des fantassins, Et ce matin, oui aussi ; sur le chemin de Notre-Dame-de-Liesse elle en a vu passer à cheval.

- Où allaient-ils ? Etaient-ils beaucoup ?...

- Oh guère... cinq, six. Y marchaient comme qui dirait sur Laon, comme vous.

Bien. Une simple patrouille.

Mais elle, la vieille ? D'où vient-elle ? Que fait-elle là ? Elle arrive de sa ferme, là-bas au milieu des champs. Elle est venue " au bois mort ". Et je la laisse aller, après ce sommaire interrogatoire. Pas de temps à perdre, il faut marcher.

Ainsi, plus de doute, nous sommes en plein dans la zone brûlante. Ils étaient là tout à l'heure, à chaque instant, nous pouvons nous rencontrer nez à nez.

Je me retourne. A la distance fixée, j'aperçois la tête de l'avant-garde et, loin derrière, un cavalier isolé, un jalonneur établissant la liaison avec l'escadron que je ne puis voir. On compte sur moi.

- Allons Ma-Zaza, marche donc !

Elle est paresseuse ce matin et puis elle n'aime pas aller comme ça, seule devant les autres.

La route fait un coude. Avec précaution je m'avance pour passer la tête mais, aussitôt je me rejette en arrière. A toutes pédales arrive un cycliste. C'est un civil.

- Arrêtez ! Pied à terre ! ... D'où venez-vous ?

Il a sauté de sa machine, muet de surprise. Le regard en dessous, il observe avec crainte l'œil noir du revolver braqué sur lui. Il est jeune, mal habillé, crotté de boue, la figure ravagée par un air de fatigue. Un alcoolique, un réformé sans doute ? Paysan à veston élimé, ou plutôt ouvrier de la ville voisine. Laon est tout près, huit kilomètres.

Il ne répond pas.

- D'où venez-vous ? ... De Laon ? - De chez un ami.

- De Laon ?

- Non. Il habite sur la route, bien avant Laon, à Athies. - Avez-vous vu des Allemands ? Sont-ils à Laon ?

Il secoue la tête, il n'en a pas vu. - Où allez-vous ?

De la main, il me montre un layon forestier qui tourne à gauche. Nous sommes précisément au carrefour.

- Je rentre à la maison.. par là.

Oh ! Oh ! Le gaillard pédalait bien vite pour prendre un virage à gauche. Visage peu sympathique d'ailleurs. Il m'a tout l'air de conter une histoire. Oui, on tourne à gauche, quelques tours de roues puis, encore un à gauche et on rapporte un renseignement précieux : les Français sont là.

Il est possible que je me trompe mais, tant pis, pas d'hésitation à avoir. Je lève un bras en l'air. Au signal, un dragon se porte vivement auprès de moi. Un des éclaireurs.

- Conduisez cet individu au capitaine. Il est suspect. Le capitaine en fera ce qu'il voudra. Ayez l'œil. A pied l'homme, bien entendu, et bicyclette à la main !

Le cycliste a un haut-le-corps et veut protester. Suspect lui ? Un bon Français ! Je n'écoute pas et suis déjà loin. Le dragon l'emmène, la lance en avant, la pointe basse.

La route fait un nouveau coude, puis apparaît droite, déserte, sur une longueur d'à peu près huit cents mètres. Au fond, une maison dont la blancheur tranche sur le sombre des bois. De chaque côté, des taillis épais, semés d'arbres de haute futaie, accompagnent la route. Quelle est cette maison ? Je consulte la carte. C'est précisément celle qui se trouve au carrefour de la Paix. Nous touchons au but.

Là-bas, un chemin doit couper la route perpendiculairement, pour rejoindre Marchais.

L'impression de solitude reprend pesante.

Cette route est angoissante, le silence insupportable. Je n'entends que le bruit sourd et régulier des fers de ma jument sur la terre molle. Sans y songer, j'ai plaisir à sentir sous mes doigts, le froid du revolver. Il faut être prêt. Ne va-t-on pas jaillir brusquement des taillis et me saisir la bride ? Prisonnier, moi ? Ah, non, tout mais pas ça !

Et cette maison, là-bas, avec ses volets gris fermés ?... Elle paraît pleine d'embûches. Qu'y a-t-il dans cette maison muette ? Pourquoi les fenêtres sont-elles closes ? Pourquoi cette absence d'êtres vivants ?

Sans doute un petit poste ennemi occupe-t-il ce carrefour important. Alors, forcément, il se sera installé là, dans la bâtisse, dissimulé. Peut-être, à cette seconde même, mon éclaireur et moi sommes-nous couchés en joue par quelque invisible fusil. Encore un pas. et c'est la brève détonation. Arriver jusque là-bas est hasardeux.

C'est évident, parbleu, ils doivent être là. Ils tiennent Laon et, bien entendu, se sont gardés à plusieurs kilomètres alentour. C'est une grand-garde ? Comment se fait-il que nous n'ayons pas encore rencontré leur réseau de sûreté, ou les flancs-gardes de colonne en marche ?

Et les foulées de ma jument succèdent aux foulées. Le silence... Pas un coup de feu, j'ai la gorge serrée...

Peur ? ... Je ne crois pas, mais angoisse de l'incertitude et du silence sur une route déserte, en temps de guerre. Sensation physique aussi peut-être. Il faut avoir vécu des minutes pareilles pour bien comprendre. Je tiens à noter cette impression.

Et mon éclaireur ?... Je me retourne. Il est là, marchant à mon allure, la figure bien tranquille, les traits calmes, il a confiance sans. réfléchir, il suit son officier, c'est tout...

Brusquement, d'une secousse j'ai jeté ma jument vers le taillis. Là-bas, à une centaine de mètres après la maison, la route fait un crochet masqué d'un bouquet d'arbres. Deux cavaliers viennent de surgir à plein galop et nous arrivent droit dessus.

Les sabots de leurs chevaux sonnent sur la chaussée. Des uhlans ! ... Mais... non ce ne sont pas des uhlans. Ils sont en bleu foncé et en rouge, ces cavaliers ? Ce ne sont pas des Allemands ?... Ce sont des, Français, des chasseurs à cheval, de vrais chasseurs avec des culottes garance et des shakos à visière de cuir.

Mais d'où viennent-ils et à cette allure ? C'est insensé, incompréhensible ! Des chasseurs ici !

Ils m'ont vu et s'arrêtent hors d'haleine. L'un a sa tunique déboutonnée, l'œil égaré. L'autre, un brigadier, me regarde avec stupéfaction. Leurs montures sont trempées de sueur.

Vite je les interroge : Qu'avez-vous vu ?... Que faisiez-vous là-bas ?

A mots entrecoupés, le brigadier tâche de m'expliquer, mais ses explications sont difficiles, verbeuses et embrouillées. J'arrive à démêler qu'ils errent depuis la veille au soir. Détachés en patrouille ( laquelle ? ) ils ont dû se perdre et n'ont pas su rallier leur régiment. Alors, ils ont marché au hasard et probablement se sont dirigés vers les lignes ennemies, au lieu de regagner les nôtres.

Tout ceci est secondaire. Mais qu'ont-ils vu ? Pourquoi galopent-ils ? De nouveau, le brigadier explique péniblement, avalant sa salive à chaque mot :

Ils marchaient derrière un buisson, quand, ils ont aperçu, à quelque distance, un peloton de uhlans. Craignant d'être découverts, ils ont fait demi-tour et sont revenus à pleine allure. Ils croient cependant n'avoir pas été vus.

La voix du brigadier trahit une émotion non encore dissipée. - Et puis, là sur la route, il y a une automobile qui arrive ! - Où ça ? ... Elle vient ici ? Elle était loin ?

Il n'a pas le temps de répondre.

Brusquement l'automobile surgit au tournant de la route, à grande vitesse. C'est une voiture grise, fermée par une capote de toile, à cause du mauvais temps. Nous arrivons presque ensemble au carrefour, car, tout en parlant, nous avons avancé. Les deux chasseurs, qui se sont ressaisis, sont à la position de " haut l'arme ", la plaque de couche de la carabine sur la cuisse, prêts à pouvoir faire feu.

On nous a vus ! L'automobile exécute un zigzag rapide d'un fossé, à l'autre comme si le conducteur surpris voulait faire demi-tour, d'abord à droite, puis aussitôt à gauche. Il n'y réussit pas. La voiture fonce alors dans notre direction comme pour nous bousculer et atteint le carrefour avant nous. Nous sommes tout près. J'ai le temps d'apercevoir, à l'intérieur des capotes grises, d'un gris perle très clair et des casquettes plates à turbans rouges. Des officiers allemands !

Pan ! Pan ! Je viens de lâcher deux coups de revolver, à dix pas en plein dans le tas, sans viser.

Pan ! à son tour, le brigadier de chasseurs ouvre le feu, mais il ne peut redoubler car sa monture se cabre. L'automobile exécute un à-gauche foudroyant, vire en dérapant sur la terre glissante et s'engage comme un bolide sur le chemin de Marchais. Inutile de poursuivre.

Et tandis qu'immobile je regarde, un bras sort de la portière de droite, armé d'un revolver.

Dans le vent de la course une détonation sèche éclate. Une balle siffle à notre adresse. C'est la réponse, mal envoyée d'ailleurs. Personne n'est touché. L'automobile disparaît. Je renvoie alors les deux chasseurs à l'arrière : - Au revoir, " les tapissiers " ! Vous êtes du 17e ? Rejoignez votre régiment, il est sûrement à Sissonne. C'est par là (Cette appellation familière et moqueuse de tapissiers était celle dont nous nous servions à la 10e D.C. pour désigner les chasseurs à cheval de la brigade de cavalerie légère du général de Contades (17e et 18e chasseurs). Les chasseurs à cheval étaient armés de la nouvelle lance en tube d'acier, alors que les dragons l'étaient de la lance traditionnelle en bois (bambou mâle du Tonkin). La nouvelle lance présentait un inconvénient mineur mais très désagréable. L'anneau de sa courroie heurtait sans arrêt le tube creux de la lance métallique. Cela produisait un tintement clair incessant auquel on n'avait pas songé. Quand passait un groupe à cheval même de la valeur d'un simple peloton, c'était un grelottement qui s'entendait de loin, un bruit ridicule de grelots. La première fois que nous avions rencontré les chasseurs, le cavalier Berniquet, véritable Parigot du peloton de l'ermite, avait lancé à l'adresse d'un chasseur : - Hé, mon gars, où t'en vas-tu avec ta tringle à rideaux ? C'était tout à fait ça ! On avait aussitôt baptisé par dérision les chasseurs à cheval : les tapissiers. Le sobriquet leur était resté. On ne les appelait plus qu'ainsi. Ils ne s'en fâchaient pas et étaient les premiers à en rire. Quand ils arrivaient, il y avait toujours quelqu'un pour crier : - V'là les tapissiers ! On rit et on plaisante même à la guerre.) .

La maison est toujours silencieuse, toujours aussi inquiétante avec ses volets clos. Inoccupée probablement. Sans descendre de selle, je déchausse un étrier et à grands coups de botte secoue la porte qui résiste.

- Hé là dedans ! ... Ouvrez donc !

Un pas traîne sur des carreaux, puis la porte timidement s'entrouvre. Une figure pâle de vieillard paraît et brusquement l'huis se referme. Il n'a pu voir que le poitrail de ma jument.

- Allons ! Ouvrez, Bon Dieu !

De nouveau, la porte s'ouvre petit à petit et enfin tout a fait.

L'homme se dresse devant nous, bégayant de peur. Il est horrible avec ses cheveux sales et ses poches rouges sous les yeux.

- Pourquoi vous cachez-vous ? ! ! - Les... Les... Prussiens !

- Ils étaient là ? Où ça ?

A coups de menton rapides et répétés le vieillard fait signe que oui, et son doigt tremblant indique la direction du bois, à gauche. - Quand ça ?

- Hi... hier.

Au diable le froussard ! Il nous fait perdre du temps. J'appelle deux hommes et ordonne, par prudence, qu'on fouille la maison. Rien. Le vieux est seul avec sa femme. Depuis dix jours, ils meurent de terreur et se sont barricadés, toutes portes fermées.

Halte gardée.

- Chaumeton, portez-vous là-bas rapidement, au tournant de la route. Avancez-vous autant qu'il le faudra. Observez en avant. Ne vous faites pas voir !

- Meynardie, vous voyez ces broussailles à droite vers ce talus ? Grimpez là-haut, vous allez apercevoir un village : Marchais. Surveillez bien ! Surtout ne vous montrez pas ! Attachez votre cheval en bas !

- Bien mon lieutenant.

Et j'épuise ainsi mon réservoir d'éclaireurs. Dans toutes les directions j'ai maintenant des yeux. Et ces yeux vigilants regardent au loin. Nous pouvons nous arrêter. Pas de surprise possible, nous serons prévenus.

Bientôt mes flanqueurs rejoignent.

Sur leurs figures, je puis lire la fierté du péril couru, de la crainte dominée et vaincue. Le brigadier Eymard sourit d'un large sourire où je sens de l'orgueil.

Peu à peu la colonne se rapproche. Un vent aigre s'est levé, mouillé de pluie. Sur le bord du fossé, se dressent de grands bouleaux aux troncs légers, aux feuillages d'argent retournés et bruissants sous le souffle d'automne. Oui, c'était bien l'automne.

Et soudain, comme mon esprit s'est détendu, je suis frappé par le calme du paysage. Mille détails que je n'avais pas remarqués, et qui sont un plaisir des yeux, m'apparaissent un à un. Je suis tenté d'oublier la situation pour des choses plus simples. L'escadron d'ailleurs est bientôt là.

Je m'approche, la carte à la main, pour rendre compte au capitaine.

Et j'explique, tandis que vers le sud les roulements de canon continuent de gronder. Ils forment le fond sourd d'un concert où la brise d'automne met ses notes légères. Les voix de la nature et du meurtre semblent s'harmoniser.

Le capitaine réunit rapidement les officiers puis, sans descendre de selle, donne ses ordres. Le lieutenant Morel-Deville, chef des pelotons cyclistes est là. Avec ses hommes il va se porter de suite sur Marchais (nous en sommes à 1 200 m) puis, lorsqu'il se sera assuré qu'aucune troupe ennemie ne s'y trouve, fera établir défensivement les lisières. Les chasseurs pénétreront dans les vergers, crénelleront les murs et les toitures.

Les directions qui devront être barrées le plus solidement sont celles du sud, sud-ouest et ouest. Néanmoins, il faudra surveiller les autres, une surprise pouvant venir du côté nord. Nous sommes peut-être éventés. Vers l'est, s'étendent de vastes marais impraticables. où l'ennemi a peu de chances de se glisser.

Le capitaine conclut :

- Ménagez-vous des champs de tir. D'ailleurs vous êtes au courant de la situation, vous savez ce que vous avez à faire. L'escadron se porte en avant sur la route, puis va se dissimuler dans les bois, près du carrefour du chemin de Marchais-Mauregny. Il restera sur cette position centrale, prêt à intervenir où sa présence sera nécessaire. Quelques reconnaissances sont envoyées sur La Maison-Bleue, Eppes, la forêt de Samoussy.

10 h 30

Depuis un moment, tapi derrière les broussailles, je braque mes jumelles sur le paysage qui est en face de moi et fouille chaque repli de terrain, chaque couvert.

Le capitaine m'a détaché avec mon peloton tout entier, l'escadron étant resté en expectative à la croisée des routes Sissonne-Laon et Marchais-Mauregny. Une distance de deux kilomètres nous sépare, car je suis avec mes hommes sur la voie ferrée Reims-Laon, à l'endroit où elle coupe la route Marchais-Mauregny.

Il y a là - côté nord - un petit bois en forme d'ellipse allongée couronnant un monticule à peine accusé. Nous y sommes parvenus d'un temps de trot depuis le carrefour de la Paix, sans avoir fait de mauvaise rencontre. Aussitôt nous avons mis pied à terre et, les chevaux dissimulés à quelque distance en arrière dans le fourré, j'ai pris les dispositions nécessaires pour mettre immédiatement le passage à niveau en état de défense. Notre mission est de nous opposer à tout mouvement de passage.

L'ennemi battant en retraite aura besoin, pour l'écoulement de ses nombreuses colonnes, de toutes les routes remontant vers le nord. Celle passant par Mauregny, Marchais, Notre-Dame-de-Liesse est une des plus directes et des plus importantes. Les fractions allemandes qui voudront l'emprunter trouveront un sérieux obstacle à Marchais où les attendent nos chasseurs cyclistes. J'aurai auparavant l'honneur de les saluer de nos premiers coups de carabine.

Avec la vingtaine d'hommes dont je dispose je ne pourrai certainement pas opposer une résistance très longue ni très solide, mais néanmoins, il y aura de la casse, car, bien entendu, je bénéficierai de l'effet de surprise.

Tous mes tirailleurs sont soigneusement dissimulés et, quand les colonnes ennemies apparaîtront nous nous garderons d'ouvrir le feu, avant que leurs éclaireurs aient atteint la voie ferrée.

Oui, il y aura des dégâts. Vingt bonnes carabines entre des mains résolues, à cent cinquante mètres à peine, cela donnera des résultats.

Le passage à niveau a été minutieusement barricadé, les barrières fermées, ligaturées de fils de fer. L'ennemi approchera sans s'en douter croyant n'avoir qu'à les faire rouler comme le fait le garde-barrière qui en est chargé.

Le moment où il essayera de les manœuvrer est celui que j'ai choisi pour lui envoyer une bonne rafale, jetant l'épouvante et le désordre. A droite et à gauche s'allongent des haies épaisses, qui garnies de ronces, ne seront pas pour nous une protection sérieuse. Attention alors à décrocher en vitesse ! Si ce sont les éclaireurs qui, les premiers, découvrent le piège, ne pas bouger, je n'ouvrirai le feu qu'au cas où ils nous découvriraient dans nos broussailles ! Ces ligatures de fils de fer ne seront peut-être pas pour eux une indication certaine de notre présence. Je les laisserai tranquillement défaire les ligatures, pousser les barrières métalliques et s'avancer sur la route de Marchais. Ils ne peuvent pas nous voir.

Nous ne tirerons que sur le gros de la colonne. Alors ça sera la pagaille ! Tous mes hommes sont au courant de la manœuvre et leurs yeux brillent. Nous nous promettons une joie du spectacle escompté.

Si nous avons affaire à des cavaliers ce sera vraiment drôle. Si ce sont des fantassins, ce sera plus délicat. Mais bah ! quand l'inévitable contre-attaque ne nous permettra plus de résister, il sera toujours temps de rejoindre nos chevaux en courant, de sauter en selle et de disparaître sous bois. Nous devons tout faire sans qu'à aucun moment l'ennemi puisse nous apercevoir. Le terrain s'y prête merveilleusement. Nos montures ne seront pas touchées par les balles qui, pendant le combat, nous seront destinées. Une déclivité les protège fort à propos. Avec un peu de chance, je ne dois perdre ni un homme ni un cheval.

Tandis qu'hâtivement je m'organise le capitaine envoie plusieurs reconnaissances dont l'une sur Eppes (adjudant Plagne). Le village d'Eppes se trouve à peu près sur la voie ferrée, dans la direction de Laon, à cinq kilomètres de mon passage à niveau. Un sous-officier et deux hommes vont établir la liaison avec le bataillon du 45e d'infanterie, qui transporté par autobus, occupe La Maison-Bleue, débouché des plus importants sur la ligne de chemin de fer près de Montaigu. Je vais à cheval prendre contact avec le bataillon, le capitaine Renaud (2e compagnie) (du 1er bataillon - commandant Bourdieu). La Maison-Bleue est située également à cinq kilomètres de ma position, mais dans la direction de Reims. J'ai pu faire la liaison grâce au brouillard. Sans lui, ce ne serait pas possible. On serait, à cheval, vu de toutes parts.

Déjà, je puis apercevoir quelques fantassins (aile droite du bataillon) s'installer en face de Montaigu et creuser des tranchées non loin du lieu-dit : La Maison-Rouge.

Et dire que les Allemands ne se doutent de rien ! Nous nous établissons exactement dans leur dos ! Aucun réseau de surveillance. De leur part c'est incroyable !

Oui, le spectacle sera réjouissant ! Tant pis pour les nombreux qui tomberont tout à l'heure ! Ah, il ne fallait pas venir en France ! Le canon continue de rouler sans arrêt au sud vers Craonne et sur tout le front de l'Aisne. Il n'est pas possible qu'il s'agisse seulement d'un combat d'arrière-garde. C'est autrement sérieux ! Mais nous les tenons cette fois ! Elle va être jolie leur surprise !

Rapidement je repasse en mémoire toute la situation telle qu'il me semble la connaître :

Nous tenons à revers la totalité du plateau de Laon, presque jusqu'à Laon. La voie ferrée avec ses débouchés est occupée par nous. Or une armée ou une fraction d'armée allemande (je ne sais) est encore actuellement sur ce même plateau de Laon, aux prises avec notre Ve Armée qui, appuyée à sa gauche par le corps expéditionnaire anglais, attaque énergiquement vers Craonne et le Chemin des Dames.

La 10e division de cavalerie tout entière est à Sissonne où elle attend les événements pour jeter brusquement, grâce à sa mobilité, son poids sur le point judicieux. Et je ne doute pas qu'à l'heure actuelle notre 10e division n'ait été rejointe par les deux autres, les 4e et 8e. Il n'a a aucune raison pour qu'il n'en soit pas ainsi, puisque, nous, nous avons passé. Les autres ont donc passé aussi.

A Sissonne se trouve donc un groupement considérable d'au moins seize régiments de cavalerie, trois groupes de chasseurs cyclistes, trois groupes d'artillerie (neuf batteries - trente-six bouches à feu) formidable force offensive augmentée de ce bataillon du 45e d'infanterie.

Et par miracle, tout ce monde a pu se glisser sur les derrières de l'ennemi.

En admettant que, pour une raison que j'ignore, les 4e et 8e divisions n'aient pas rejoint, il n'en est pas moins vrai qu'à Sissonne se trouve une masse de six régiments de cavalerie, un groupe cycliste et trois batteries de 75. Il n'en est pas moins vrai qu'un bataillon du 45e se trouve ici, à La Maison-Bleue. Avec eux, sans même attendre, nous pouvons faire une besogne formidable.

La région comprise entre Laon, la forêt de Samoussy, Notre-Dame-de-Liesse et la voie ferrée Reims-Laon est complètement libre. Nos troupes y jouissent de leur entière liberté d'action.

Au moment où je regarde ma montre (onze heures moins dix) rien ne s'oppose à ce que nous tombions sur le dos de l'ennemi, en attaquant de front par Coucy-les-Eppes, Mauregny, Montaigu et de flanc par La Maison-Bleue, Goudelancourt. De là nous monterons dans le dos des troupes allemandes qui combattent à Craonne. Nous surgirons par surprise. Ce sera la panique.

Certes, nous aurions des pertes mais le jeu, pour une fois, en vaut la chandelle. Les résultats de cette intervention devraient être incalculables, l'effet de surprise jouant à plein. Nous aiderons l'aile gauche de la Ve Armée. Et aussi les Anglais.

Pas une minute je ne veux m'arrêter à l'idée qu'il pourrait ne pas en être ainsi. Je demeure intimement persuadé que, nos renseignements parvenus à Sissonne, l'ordre va être donné là-bas et que bientôt je vais voir apparaître les premiers éléments de nos colonnes. L'occasion est superbe. Qui donc pourrait la laisser échapper ?

Mais, pour l'instant, je ne dois pas oublier que, dans la vaste action que j'entrevois, mon rôle (en attendant mieux) se borne à peu de chose : tenir un passage à niveau et renseigner.

C'est fait. Toutes les dispositions ont été prises.

L'escadron est prévenu que je suis installé, que rien de nouveau ne s'est produit.

Le capitaine de Langlois, d'ailleurs, est venu en personne se rendre compte, puis il a regagné son poste tranquillement, au pas de sa jument. Il attend les événements.

Maintenant tout est calme. Seuls, les roulements de canon continuent sans arrêt loin vers le sud. C'est préoccupant.

Allongés dans le fourré, nous avons, à l'aide de nos couteaux , taillé dans les broussailles des meurtrières commodes en face de nos yeux. La lisière du bois est hérissée de carabines dissimulées, prêtes à tonner. Rien ne bouge. Aucun bruit. Défense de parler fort.

J'oriente ma carte d'état-major au 1/80 000.

Devant nous, à cent cinquante mètres, en plein travers, s'allonge la voie ferrée, déserte. La route de Mauregny vient droit sur nous, offrant un champ de tir admirable à nos feux d'enfilade.

Je m'efforce de discerner les détails du paysage mais le temps est brumeux, il rend difficile l'observation, même avec de bonnes jumelles. En face de nous, de l'autre côté de la voie du chemin de fer, tout près, se dressent les crêtes du plateau de Laon, couvertes de bois. Elles surplombent la plaine de leurs pentes aussi escarpées que des falaises. Une étroite vallée s'ouvre vers le sud et c'est là qu'est tapi le village de Mauregny-en-Haye, dont les toits luisent dans le brouillard. Direction à surveiller.

A droite, à peu de distance, le gros bourg de Coucy-les-Eppes étage ses maisons basses, semblant abandonnées. Je puis distinguer le quai de la gare inerte et vide, les disques blancs et rouges, un wagon de marchandises couvert d'une bâche verte. Près de là, une sucrerie inactive élève sa haute cheminée, où manque le panache de fumée.

Deux de mes hommes, vedettes à cheval, observent le débouché de ce bourg et patrouillent alentour.

La vallée de Mauregny attire plus spécialement mon attention mais elle paraît vide. Vers le fond, au-delà des hameaux de Courtrizy, Fussigny, le terrain se relève doucement et forme une crête que j'aperçois de profil. Sur cette crête passe un chemin reliant les villages de Saint-Erme-Outre et Ramecourt et plus loin La Maison-Bleue (45e d'infanterie) à la route nationale Reims-Laon. Cette route depuis le village d Athies (faubourg de Laon) traverse en diagonale de part en part tout le massif, jusqu'à Corbeny.

Le brouillard ne permet pas de distinguer nettement les pentes du ravin, mais je puis cependant me rendre compte qu'elles sont couvertes de bois sombres à formes rectangulaires, de bois de sapins probablement où des coupes régulières ont dessiné des clairières géométriques.

Voici pourtant les deux tours de la cathédrale de Laon, qui commencent à se préciser dans la brume. Je les reconnais ! Je les ai vues autrefois au cours d'un voyage. Dire que l'ennemi est là-bas sur cette terrasse qui domine de cent vingt-cinq mètres à pic la plaine ! Il n'y sera pas pour longtemps ! ! !

D'après ma carte, une route nationale est là devant moi, en travers, à quatre kilomètres. Elle coupe tout le massif depuis le village d'Athies, que je vois là, à droite, dans la plaine. Ensuite, elle monte fortement par Puiseux jusqu'à Craonne et Corbeny jusqu'à Reims. On ne voit pas Puiseux, bourg important mais dans le brouillard. On ne voit pas non plus Craonne sur l'autre versant là-bas, du côté de l'Aisne.

A part ces noms de Craonne, du Chemin des Dames, de la ferme Hurtebise que connaissent tous les officiers à cause des souvenirs de Napoléon en 1814, je ne connais aucun de ceux portés sur ma carte. Les noms de Mauregny, de Corbeny, de Festieux, de Coucy-les-Eppes, d'Athies me sont inconnus, n'éveillent dans ma mémoire aucun écho. Et cependant...

LE HURRAH D'ATHIES

Qu'on me permette d'ouvrir sous ce titre une longue parenthèse. On ne s'en plaindra pas. Je crois qu'elle en vaut la peine.

Ce mardi 10 mars 1913 à 10 heures, le grand amphithéâtre de l'Ecole de cavalerie de Saumur est plein à craquer. Sous-lieutenants de l'escadron de Saint-Cyr et aspirants de l'Ecole de Saumur sont là, mêlés au coude à coude, avec aussi un certain nombre de lieutenants stagiaires inscrits au tableau d'avancement pour la troisième ficelle, ou l'ayant déjà reçue à l'ancienneté, au franchissement de grade.

On ne saurait manquer un amphi du capitaine de Froidefond des Farges, professeur d'histoire militaire de l'Ecole de cavalerie. Professeur d'histoire militaire, entendons-nous sur le terme. Le capitaine de Froidefond a une façon bien à lui de le comprendre et de l'interpréter. Il choisit toujours un sujet de bataille où la cavalerie a eu l'occasion de briller et de se distinguer. De son récit, toujours riche en anecdotes pittoresques, se dégage un élan, un souffle épique qui soulève l'auditoire. On ne dort pas, on ne vend pas sa place aux amphis Froidefond !

Surtout ce jour-là. Mais voici Froidefond. Il entre à son habitude le képi sur la tête, sabre au côté, ganté de blanc. Tout cela astiqué, brillant, neuf, sauf le sabre (il paraît que c'est celui de Lassalle, tué d'une balle au front à Wagram, alors qu'il chargeait à la tête de ses hussards. Froidefond nous a un jour affirmé l'origine de ce sabre. Pourquoi ne pas le croire ?). Froidefond monte les quelques marches de la tribune, se retourne, monocle à l'œil gauche, et nous salue :

- Messieurs, asseyez-vous, je vous prie. Lui ne s'assoira pas. Pendant tout l'amphi, il ne cessera d'aller et venir, sanglé dans son uniforme du Cadre bleu (toujours neuf, lui aussi) marchant à pas comptés avec ses admirables bottes noires vernies de chez Coquillot sans une moucheture de boue. Un festival de tenue.

Avant de commencer, il a rituellement enlevé son képi, l'a déposé sur la table, déboutonné et plié ses gants blancs à côté du képi, détaché de sa bélière le sabre de Lassalle, au large fourreau de cuir noir rehaussé de ses bandeaux de monture de cuivre verni. Il l'a déposé doucement, religieusement dirons-nous, sur la table, entre képi et gants blancs.

Pas un papier. Pas une note.

Il a commencé en ces termes :

- Messieurs, oubliez tout ce qu'ont pu vous apprendre en cette Ecole, vos instructeurs du Cadre noir, du Cadre bleu et moi-même : la divine équitation, l'hippologie, la cartographie, la topographie, la stratégie et tout le reste, mais n'oubliez jamais, vous entendez jamais, ce que je vais vous dire aujourd'hui. Le fait historique que je vais évoquer devant vous apporte la preuve, la démonstration, que la cavalerie peut tout, est capable de tout, même pendant la nuit. Mais elle doit avoir alors des chefs ardents, dynamiques, enthousiastes, avides de prendre tous les risques, autrement dit des chefs jeunes comme vous, messieurs. Napoléon l'a écrit dans la lettre au duc de Berg (Murat.) : Souvenez-vous, dans le choix de vos colonels, que la guerre de cavalerie est affaire de lieutenants.

" C'est l'exacte vérité :

" Cet épisode est étudié dans toutes les académies de guerre dignes de ce nom sous le titre de Hurrah d'Athies.

" Il y a aujourd'hui 10 mars 1913, quatre-vingt-dix-neuf ans pour ne pas dire cent ans, qu'au cours de la campagne la plus sombre mais certainement la plus belle, la plus géniale de l'épopée napoléonienne, la campagne de France, s'est déroulé cet exploit de cavalerie. Puisque vous ne le connaissez pas, il m'appartient de vous l'apprendre. Il se situe très exactement dans la nuit du 9 au 10 mars 1814. Vous avez bien entendu, dans la nuit, c'est un fait d'armes nocturne, ceci pour répondre à l'opinion trop répandue, même dans l'esprit de trop de cavaliers, que la cavalerie à cheval n'est utilisable que de jour, qu'elle n'a, la nuit, qu'à se taper au bivouac ou au cantonnement en attendant le retour de l'aube. Jugement trop facile. C'est une grave erreur. Témoin le hurrah d'Athies.

Ecoutez-moi bien !

Tout en parlant, le capitaine de Froidefond a développé une grande carte murale et l'a fixée sur un panneau de contre-plaqué posé sur un chevalet.

Il nous regarde un instant, savourant son effet. Un silence de plomb s'est installé sur l'amphithéâtre. Le mot est tombé sur nous comme un bloc : la cavalerie allemande.

- On entendrait voler un juif ! souffle à côté de moi l'aspirant Henri de Vogüé, l'incorrigible boute-en-train de la promotion ( Incorrigible boute-en-train. Bon vivant, terriblement sympathique, même aux instructeurs qu'il brocardait sans se gêner, il ne songeait qu'à rire et à faire rire. De très grande taille (taille cuirassier) il était extrêmement populaire dans la ville de Saumur par ses blagues et ses frasques. Cela n'arrangerait peut-être pas ses affaires pour sortir dans un bon rang de Saumur, alors qu'il aurait dû figurer dans le peloton de tête. Cadet de ses soucis ! Témoin ce fait comique bien dans sa manière, que je ne résiste pas au plaisir de raconter. Il ne peut pas diminuer la mémoire de ce camarade héroïque et charmant ; souriant dans la vie comme dans le danger : Parmi les examens de sortie de Saumur figurait l'épreuve dite de " l'inspection des viandes ". Un officier doit être en effet capable de reconnaître la viande proposée par l'adjudicataire pour la nourriture de la troupe. L'épreuve, que faisait passer un colonel vétérinaire (à cinq galons, ma foi) digne et sévère, était simple : elle consistait à reconnaître la nature de quatre morceaux de viande posés sur quatre assiettes, du bœuf, du porc, du veau. du mouton. Si l'on reconnaissait les quatre viandes, on avait alors la note maximale 20. Si l'on se trompait deux fois, on avait 10. La séance se déroulait en public, mais les candidats qui n'avaient pas encore passé devaient attendre dans le couloir. Ceux déjà examinés formaient le public. Ils pouvaient rentrer. Vogüé, avec son V, passerait le dernier. Il avait annoncé : - Venez me voir quand je passerai, on va rigoler. On se tasse dans la salle exiguë. Toute la promotion est là, bien entendu. Un spectacle à ne pas manquer. Vogüé entre. - Votre nom ? C'est vous monsieur de Vogüé ? - Oui, Vogüé, mon colonel. Le colonel vétérinaire a un pli aux lèvres qui en dit long. Il connaît la réputation du candidat. Il est sûr qu'il va avoir affaire à une machination quelconque, mais laquelle ? Il n'a pas tort. Il est sur ses gardes : - Monsieur, voulez-vous me reconnaître ces quatre morceaux de viande ? Vogüé a reculé d'un pas, comme pour avoir une vue d'ensemble, le front barré de la ride profonde de la réflexion, un index méditatif à la tempe. Il attend dix secondes, puis se décide. Il désigne les quatre morceaux l'un après l'autre : - Ça. c'est du veau ! Du veau ! Du veau ! Du veau ! Le colonel vétérinaire se dresse, fulminant : - Sortez, monsieur, sortez ! Vous avez zéro ! Et Vogüé de sortir à reculons, en saluant, sous une tempête de rires. - Ça, c'est pas juste, mon colonel, c'est pas juste ! Je suis sûr d'avoir trouvé le veau ! Je dois avoir 5. 1914-1918 De Vogüé, sous-lieutenant de cavalerie, passé dans l'aviation. Glorieusement tombé en combat aérien en 1915, au-dessus de la Champagne.)

Mais le capitaine de Froidefond a terminé son exorde. Il poursuit :

- Hier 9 mars, Napoléon a remporté une victoire incontestable mais très dure contre les Prussiens et les Russes coalisés. La ferme Hurtebise, point crucial, a été prise, perdue et reprise trois fois. Elle est restée entre nos mains. L'infanterie russe s'y est obstinément, magnifiquement battue. Demain, la cour impériale prendra le deuil à Saint-Pétersbourg, les pertes en officiers des deux régiments d'élite de la garde Navaginsk et Toula ont été effrayantes.

Craonne et Corbeny, pour lesquels on s'était tant battu restaient à nous, comme la ferme Hurtebise. Les jeunes marie-louises avaient vu le feu pour la première fois. Solidement encadrés, ils s'étaient bien comportés. Les pertes des Russes étaient énormes. Les 22 000 soldats de Napoléon avaient battu les 22 500 du feld-marechal Blücher, le vieil ennemi de Napoléon, commandant en chef des armées prusso-russes. On s'était mesuré à armes égales.

" Mais ce n'était pas fini. En tout cas, les noms de Craonne, du Chemin des Dames et d'Hurtebise doivent être familiers à tous les officiers français. Le massif de Laon est une position défensive formidable. C'est pourquoi Blücher l'avait choisie dans sa retraite.

" On se demande, géologiquement parlant, ce que ce massif inattendu est venu faire en s'installant tout seul au seuil de la grande plaine du Nord-Est. Il la domine insolemment de ses cent vingt-cinq mètres, comme une gigantesque taupinière.

" On pourrait plutôt la comparer à une éponge énorme encore gonflée d'eau, négligemment jetée par quelque géant sur le carrelage de la salle de bains. Cette éponge est creusée de trous, de cavernes qui, à l'échelle humaine, sont parfois des précipices aux parois à pic. Il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour y conduire une charge à cheval. Allez vous promener du côté d'Hurtebise, vous y verrez des dépressions à donner le vertige quand on les regarde d'en haut. Elles se nomment Le Trou de la Demoiselle, Le Trou de l'Enfer, parmi d'autres.

" Une sacrée éponge, Messieurs ! Le plancher de la salle de bains, c'est la plaine alentour, du côté de l'est et du côté du nord. Les flaques d'eau n'y manquent pas : les étangs de Marchais ici regardez la carte - les grandes étendues liquides de Notre-Dame-de-Liesse là, de Sainte-Suzanne, de la Souche-de-Sissonne, de Chivres-en-Laonnois. Et tous ces petits bois géométriques de sapins en imitent bien le carrelage. Le tableau est complet.

" Depuis Attila et Gengis Khan, on s'est toujours rencontrés là. Les champs Catalauniques sont tout près, à quelques kilomètres au sud, entre Reims et la Marne. C'est pourquoi Blücher se cramponne au sommet de l'éponge.

" Il est là avec ses principaux généraux et les officiers de son état-major sur la haute terrasse de la cathédrale de Laon. On y est comme sur un balcon suspendu sur le vide. On domine à ses pieds, à perte de vue la plaine. Blücher, toutes longues-vues braquées, a suivi le développement de la bataille qui a fâcheusement tourné.

" C'est de cette même terrasse que ce 9 décembre au soir, il observe la plaine et, remâchant son échec, prépare le hurrah d'Athies. Car nous y arrivons, messieurs, à ce fameux Hurrah d'Athies.

" D'abord, que veut dire hurrah en langage militaire allemand ? Hurrah signifie combat corps à corps, désordre, vociférations, quand on se jette par surprise sur l'adversaire, qu'on le submerge et qu'on le taille en pièces. A pied, à cheval, n'importe ! L'essentiel est de le surprendre quand il s'y attend le moins et de le mettre en déroute.

" Athies est le premier village de la plaine, vous le voyez, là en bas sur la carte. De là part la seule grand-route qui traverse en oblique le massif de Laon ; elle monte par Festieux et son défilé abrupt, propice aux embuscades, pour redescendre ensuite vers la plaine à Corbeny et rejoindre Reims par Berry-au-Bac, sur l'Aisne.

" Le corps de Marmont, duc de Raguse, assure le flanc-garde de droite, vers le nord, de l'armée napoléonienne. Marmont est en retard. Ses troupes ont acclamé de loin les fantassins de Ney et les artilleurs de Drouot, vainqueurs à Craonne et Craonnelle avec leur fameux canon de Ribeauval, supérieur à toutes les artilleries du monde. Puis le corps de Marmont ayant passé Festieux s'est répandu sur les basses pentes, occupant les villages de Mauregny, Montaigu, Coucy-les-Eppes, Eppes et Athies. Regardez la carte, messieurs, A Athies, on s'est furieusement battu, le corps de Kleist en a été chassé. Les Prussiens se sont vengés en incendiant ce gros village, 142 maisons sur 144 ont été ainsi brûlées. Cela se passait vers midi, bien avant l'arrivée de Marmont.

" La bataille reprendrait le lendemain avec le jour. Les branches de la tenaille se refermaient sur Laon, à qui Napoléon comptait bien donner l'assaut dans la matinée.

" Donc le 9 au soir le corps de Marmont s'occupe d'établir bivouacs et cantonnements. Il fait encore jour.

" Cependant Blücher...

Ici le capitaine de Froidefond s'interrompt :

" - Je ne sais pourquoi je vous raconterais moi-même le hurrah d'Athies, alors qu'Henry Houssaye, de l'Académie française, en a établi dans son ouvrage 1814, une remarquable relation, historiquement très exacte et très vivante. On ne peut mieux faire. Le plus simple est que je vous en lise le récit. Il n'est pas très long, pas assez peut-être, si j'en juge par tous ses émouvants détails. Même après cent ans ils sont saisissants pour un cœur de cavalier.

Le capitaine de Froidefond a pris sur la table un assez fort volume à couverture bleu clair et l'a ouvert à la page marquée d'un signet :

" - Voici cette relation. Souffrez que je vous en donne lecture. Ecoutez-moi, Messieurs !

" Le silence sur l'amphithéâtre est toujours de plomb.

" Blücher était resté tout le jour sur la défensive dans la crainte de voir surgir vers Bruyères un centre à l'armée française. Quand au milieu de l'après-midi les troupes de Marmont s'étaient avancées en canonnant contre les positions prussiennes, le feld-marechal, afin d'être complètement renseigné sur la force et les mouvements de ce corps d'armée, avait envoyé Müffling dans la plaine. Arrivé près de la butte du Chauffour au moment de l'incendie d'Athies, Müffling vit tout de suite le petit nombre des assaillants et il jugea, d'après l'heure avancée, que la venue d'une troisième colonne française n'était plus à redouter. Il retourna à Laon pour rapporter au feld-marechal qu'on pouvait sans risque s'engager à fond contre le corps de Marmont " et le prendre au filet ".

A la réception de l'ordre, York réunit ses généraux et leur donna ses instructions. Il fallut quelque temps pour former les colonnes d'attaque. Au reste on ne se pressa pas. Il était préférable d'attendre la nuit. Grâce à l'obscurité le combat deviendrait hurrah.

" Les meilleurs soldats de Marmont, ceux que n'avaient pas abattus huit heures de marche et quatre heures de bataille, étaient dispersés, cherchant des vivres dans les fermes environnantes. Les autres, et c'était le plus grand nombre, vaincus par la fatigue, engourdis par le froid, affaiblis par la faim, dormaient, serrés comme des moutons au parc, autour des feux de bivouac. A sept heures, les Prussiens formés en quatre colonnes se glissent lentement dans la plaine, gardant le plus grand ordre et observant le plus profond silence. La division du prince Guillaume pénètre dans Athies baïonnettes croisées, sans tirer un coup de fusil. Surpris dans leur premier sommeil, incapables de se rallier rapidement, les jeunes soldats du duc de Padoue font à peine résistance. Les uns sont tués ou faits prisonniers, les autres, suivis de près par les Prussiens, s'enfuient dans la direction de la butte des Vignes qu'occupe le gros des troupes. Mais avant qu'ils aient eu le temps de donner l'alarme à leurs camarades de la réserve de Paris et aux vétérans du 6e corps, la colonne de Kleist, qui a marché et marché très vite à travers champs, entre Athies et la route de Reims, assaille la butte des Vignes, criant : " Hurrah ! hurrah ! " et la colonne de Horn, qui a suivi la grand-route, arrive devant le parc d'artillerie établi en face du Chauffour.

" Ordonnez-vous de prendre les canons ? " demande Horn. " Avec l'aide de Dieu ", répond York. Les Prussiens se jettent en masse sur les batteries. Les canonniers se défendent comme ils peuvent, frappant de la crosse et du sabre, lâchant à bout portant leurs coups de carabine ; d'autres tentent de mettre quelques canons en batterie mais de si près et dans l'obscurité le tir reste presque sans résultat. Les artilleurs sont tués sur leurs pièces, les Prussiens s'emparent de canons encore chargés. Des conducteurs, n'ayant point le temps de ramener les pièces sur les avant-trains, les traînent à la prolonge ; dès les premiers pas, les canons culbutent dans les terres et versent dans les fossés.

" Tandis que les Français sont si vigoureusement attaqués de front et sur la gauche, à la droite la cavalerie entière d'York et de Kleist, plus de sept mille chevaux : cuirassiers de Brandebourg et de Silésie, hussards de Poméranie, uhlans de Posen et de la Prusse-Orientale, dragons de Hohenzollern, de Lituanie, de la Nouvelle-Marche, landers de Berg, de la Marche-Electorale, de Mecklembourg-Strelitz - toutes les provinces de la Prusse se ruant à la curée - franchit le ruisseau de Chambry et aborde le bivouac des deux mille cavaliers de Bordessoulle. Ceux-ci, chargés au moment où ils sautent en selle, sont rompus avant d'être formés. Ils s'enfuient au grand galop, mêlés aux Prussiens et sabrant avec eux, dans la direction de la route de Reims. Quelques bataillons du 6e corps qui commencent à se rallier accueillent cette nuée de cavaliers, amis et ennemis, par un feu effroyable. Eperdus, les cuirassiers et les lanciers de Bordessoulle refluent dans les escadrons prussiens, et les deux cavaleries ne formant plus qu'une seule masse tournoient sur elles-mêmes en combattant. C'est partout la confusion. On bat la charge sur place sans avancer. Dans les ténèbres, les Prussiens tirent sur les Prussiens, les Français tirent sur les Français. On cherche mutuellement à se tromper, les soldats d'York criant : " Vive l'Empereur ! " Les soldats de Marmont poussant des hurrahs ! On ne se reconnaît qu'aux éclairs des coups de feu.

" Marmont accourt du château d'Eppes, se frayant passage à travers la cohue des fuyards et les remous de la cavalerie. Arrivé au milieu de ses troupes, il est impuissant à les reformer. Il ne sait plus où sont les emplacements des régiments, à qui donner des ordres, comment les faire transmettre. Par bonheur, à ce terrible moment survient un secours inespéré. Le colonel Fabvier, qui vers six heures du soir a été détaché avec un millier de fantassins et deux pièces de canon pour rétablir les communications avec l'Empereur, entend le bruit du hurrah. Il revient sur ses pas, voit le désordre, comprend la situation et quoiqu'il ne soit pas en force, il attaque résolument la droite du général Kleist qui déborde la route de Reims. Les Prussiens surpris reculent et dégagent la route. Fabvier s'y établit, s'y défend, s'y maintient avec tout ce qu'il peut rallier de fuyards. Marmont profite de cette diversion pour remettre un peu d'ordre parmi ses troupes et les faire filer vers Festieux en deux colonnes : la cavalerie parallèlement à la route, l'infanterie sur la chaussée.

" Grâce à la contre-attaque du colonel Fabvier, la déroute ne fut plus qu'une retraite. Mais quelle retraite ! Pendant trois heures, les têtes de colonnes durent se frayer passage, à coups de baïonnette et à coups de fusil à brûle-poitrail, à travers les flots de cavalerie qui barraient la route et harcelaient les deux flancs, tandis que l'infanterie prussienne qui suivait de près l'arrière-garde tirait des salves à intervalles réguliers. " Je n'oublierai jamais, dit Marmont, la musique qui accompagnait notre marche. Des cornets d'infanterie légère se faisaient entendre ; l'ennemi s'arrêtait et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous. Un silence succédait jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu, se fit entendre. "

" Pendant cette marche lente et meurtrière, un parti de cavalerie ennemie avait été détaché en avant, avec du canon, afin de couper la retraite aux troupes françaises en prenant position à la tête du défilé de Festieux. Si ce mouvement avait réussi, il eût vraisemblablement amené la destruction totale du corps de Marmont. Le péril fut conjuré par la présence d'esprit et la résolution d'une poignée de soldats. Un détachement de cent vingt-cinq chasseurs à pied de la Vieille Garde, qui arrivait de Paris avec un convoi d'habillement , cantonnait à Festieux dans cette nuit du 9 au 10 mars. Informés de la retraite du maréchal, sans doute par les premiers fuyards échappés du champ de bataille, ces vieux soldats eurent un pressentiment de l'immense danger que courait l'armée. Ils prirent spontanément les armes et s'embusquant à l'entrée du défilé, ils en défendirent l'approche contre les escadrons prussiens jusqu'au moment où s'y engagea la colonne du duc de Raguse.

" A Festieux on était sauvé. Une arrière-garde y fut laissée pour contenir l'ennemi, et les troupes bivouaquèrent entre Corbeny et Berry-au-Bac. Quant aux Prussiens, leur cavalerie et un fort détachement d'infanterie s'établirent à quelque distance de Festieux ; le gros de leur armée prit position entre Eppes et Athis. Le lendemain, le corps de Marmont se concentra à Berry-au-Bac. Plus de 3 000 hommes sur 9 000 manquaient à l'appel : 700 tués ou blessés et 2 500 prisonniers. Presque toute l'artillerie, 45 bouches à feu et 120 caissons et voitures, était tombée entre les mains de l'ennemi. " Je viens d'acquérir la triste conviction, écrivit de Corbeny Marmont à l'Empereur, qu'il ne me reste que huit pièces. Ainsi presque tout a été pris. "

" Cependant, Blücher après avoir donné ses ordres d'attaque s'était retiré chez lui, " aussi assuré du succès, dit Müffling, que chef d'armée pût jamais l'être ". Vers neuf heures du soir, comme le feld-maréchal achevait de souper, un premier aide de camp, Brandebourg, lui annonça que la surprise avait réussi et que les troupes de Marmont étaient repoussées dans le plus grand désordre jusqu'à la butte des Vignes. A dix heures, il se mettait au lit lorsqu'un second aide de camp, Rüder, vint lui rapporter que l'ennemi n'ayant pu se reformer le succès était certain. Blücher transporté de joie s'écria : " Ah ! ce vieux York ! quel brave homme ! Si l'on ne pouvait plus compter sur lui le ciel s'écroulerait. " Enfin à onze heures, arrive un troisième aide de camp, Lützow. " L'ennemi, dit-il, est mis en pleine déroute et poursuivi énergiquement sur la chaussée de Festieux. " Blücher exulte ; il mande auprès de lui Gneisenau et Müffling, afin de concerter, pour le lendemain, des dispositions " destinées à achever ce qui a été si bien commencé ".

" Des officiers dépêchés dans la nuit aux commandants de corps d'armée leur apportent les ordres pour la journée du 10 mars : York et Kleist poursuivront Marmont à Berry-au-Bac ; Winzingerode et Bülow repousseront l'armée impériale dans la direction de Soissons ; Langeron et Sacken, marchant parallèlement à l'Empereur par Bruyères, Chamouille et le plateau de Craonne, manœuvreront de façon à venir lui couper la retraite à l'Ange-Gardien (Jonction du Chemin des Dames avec la grand-route de Soissons à Laon.).

Le capitaine de Froidefond referme le livre.

- J'en ai fini, Messieurs. J'espère que ce récit vous aura convaincus, une cavalerie déterminée peut tout entreprendre, tout oser même la nuit, sans éclaireurs de terrain, sans clair de lune. Il faisait nuit noire le 9 mars 1814.

" Vous l'avez entendu, le général prussien York avait d'ailleurs attendu qu'il fît grand-nuit pour lancer ses sept mille chevaux. Tant pis pour ceux qui culbuteraient dans le petit ruisseau de Chambry, ou les sillons détrempés des labours ! Les autres passeraient ! C'est ça, Messieurs, la cavalerie, la vraie !

" Dans peu de temps vous aurez rejoint les régiments que vous aurez choisis. L'armée française vit depuis quarante ans en temps de paix. (Ne parlons pas des expéditions coloniales dont nous vivons en ce moment la dernière, le Maroc.) Quarante ans de paix, c'est trop pour avoir une armée apte à faire la guerre. On s'enlise. On s'endort.

" Vous allez vous heurter, Messieurs, aux idées toutes faites qui n'ont jamais eu l'occasion d'être confrontées à la réalité. Les leçons de l'Histoire sont oubliées, ignorées. Dans vos garnisons (sauf si vous allez dans les garnisons-frontières comme Lunéville, Sedan ou autres) vous connaîtrez les habitudes, la routine, je gage que, même aux grandes manœuvres, vous n'entendrez jamais parler d'exercices de nuit pour la cavalerie.

" Or, vous avez vu...

" Par ailleurs, je serais fort étonné qu'au cours de vos carrières, vous ne soyez pas appelés (surtout pour ceux d'entre vous qui entreront à l'Ecole de guerre) à vous rendre sur cette éponge du massif de Laon. C'est un haut lieu de l'histoire militaire française. On y revient sans cesse. Pas une invasion qui ne vienne buter contre elle, la tourner, ou s'y accrocher.

" L'avenir est lourd d'incertitudes, mais lourd aussi de probabilités. Il serait bien surprenant que des armées aussi importantes que l'armée française et l'armée allemande, les deux premières armées du monde, à force de se préparer et de se défier par-dessus la ligne bleue des Vosges, ne finissent pas par se rencontrer. Je sais ce que tous vous pensez, alors, au nom de l'Alsace et de la Lorraine, c'est la grâce que je vous souhaite !

" Mais alors, Messieurs, n'oubliez jamais le Chemin des Dames , n'oubliez jamais tous ces noms, Craonne et Craonnelle, Festieux et Coucy-les-Eppes, Hurtebise et Athies, Corbeny et Sissonne. N'oubliez jamais la leçon du hurrah d'Athies ! "

L'amphi d'histoire militaire du mardi 10 mars 1913 était fini. Il est interdit d'applaudir aux amphis, mais permis d'aller serrer la main aux orateurs.

La main du capitaine de Froidefond dut lui faire très mal et rester très longtemps meurtrie.

Mais pas son cœur.

LE RAID DE CAVALERIE DE SISSONNE

MA RELATION PERSONNELLE (suite)

Si, en arrivant sur le terrain que je devais défendre et en orientant ma carte, j'avais déclaré que je connaissais et reconnaissais par leurs noms la plupart des villages échelonnés devant moi, c'eût été mentir.

Des noms comme Eppes, Coucy-les-Eppes, Mauregny, Festieux avec son défilé, Corbeny, comme surtout Athies avec sa Butte-aux-Vignes ne m'avaient absolument rien dit. Ils n'avaient évoqué aucun souvenir en moi, éveillé aucun écho dans ma mémoire. Certes, comme tout officier français, j'aurais, par contre, pu citer les noms, ceux-ci inoubliables, de Craonne, Craonnelle, du Chemin des Dames et de la ferme Hurtebise liés à l'épopée napoléonienne.

Mais ces noms, trop au sud, ne figureraient pas dans notre propre combat, bien que la canonnade y fût intense.

Ce n'est qu'arrivé à Merval, alors que tout était fini, et après une nuit de réflexion au cantonnement, qu'ayant développé le lendemain ma carte sur une table, j'ai reçu le choc de la révélation, l'aveuglante clarté de l'illumination. Aussi incroyable que cela fût, le fait était là : durant toute une matinée j'étais resté sans m'en douter sur le terrain même où, cent ans et six mois jour pour jour auparavant, s'était déroulé le dramatique Hurrah d'Athies. Un hasard formidable m'avait exactement conduit au centre du quadrilatère d'Athies, de Festieux, de Coucy-les-Eppes et de la Butte-aux-Vignes qui avait jadis retenti des cris, des hurlements, des vociférations et des coups de feu de la mise à mal du corps de Marmont, duc de Raguse, surpris de nuit autour de ses feux de bivouac par la charge des sept mille chevaux de la cavalerie allemande.

Je n'avais pas compris... J'avais oublié l'amphi du capitaine de Froidefond. Trop d'événements importants, même en très peu de temps, s'étaient succédé depuis ce jour.

Mais maintenant, à Merval, la carte déployée, tous ces noms m'avaient sauté à la figure. Voilà pourquoi j'ai jugé nécessaire de m'expliquer par une interruption entre parenthèses dans le récit des journées des 13 et 14 septembre. Fermons à présent ces parenthèses et reprenons le texte de ce récit qui est un témoignage grave.

EN MISSION DANS LES JAMBES DU CORPS DE CAVALERIE VON DER MARWITZ.

Les minutes passent et rien ne vient troubler la sérénité de cette matinée d'automne. Seule, la canonnade roule lointaine et lourde. La route de Mauregny s'obstine à demeurer déserte. Suspect, ce combat d'arrière-garde à Craonne ! Ce n'est pas une retraite, ça !

Quelques-uns de mes hommes, fatigués par l'ennui, se sont insensiblement endormis et je dois les faire réveiller par les chefs d'escouade. Souvent, j'ai remarqué cet étrange et insouciant sommeil de nos cavaliers, au combat à pied, pendant l'attente. Ignorants de la situation, ils dorment à leurs places, confiants et indifférents en apparence, même dans les moments critiques. Ils n'ont pas à réfléchir, ni à prendre de décision. Le chef est là. Et c'est tout pour eux : le chef est là. Ils s'en rapportent à lui aveuglément. Il m'est arrivé plusieurs fois d'en voir dormir sous les obus parce qu'ils n'avaient rien à faire. A Franconville, par exemple.

De l'autre côté du passage à niveau, le buste d'un cavalier émerge d'un buisson. C'est l'éclaireur Monin, tapi dans le lit desséché d'un petit ruisseau, car je l'ai détaché un peu en avant, afin qu'il voie plus loin. Il verra avant nous approcher les colonnes allemandes et me les signalera.

Un vent froid continue de traîner au ras du sol. Des écharpes de brume masquent d'un voile opaque l'extrémité des crêtes nous faisant face. Un petit moulin à vent, silhouette pittoresque placé au sommet d'un coteau à forme de pyramide (cote 191) apparaît, puis disparaît tour à tour.

Les minutes passent.

Je viens d'essuyer les verres de mes jumelles embués d'humidité et, brusquement, un spectacle étrange m'est apparu : Là-bas, au fond du ravin, sur les pentes de Fussigny, les bois de sapins semblent s'être déformés. Je regarde de tous mes yeux. Non seulement ils se sont déformés, mais ils se déplacent et se meuvent. De petits paquets sombres s'en détachent et circulent dans un chaume. Les oculaires fortement appuyés sur les arcades sourcilières, je m'efforce de comprendre et de voir.

Ah, cette brume !

Une rafale heureuse balaye le voile qui me gêne. Et je vois très distinctement.

Ce que j'avais pris tout d'abord pour des bois de sapins n'est autre qu'une masse de cavalerie, de cavalerie allemande, pied à terre et immobile. Dans le champ de mes jumelles les hommes et les chevaux se dessinent en rangs serrés. Combien sont-ils ? Quel est l'effectif de cette troupe ? Le préciser me paraît difficile. C'est bien de la cavalerie. Les chefs de peloton, les éclaireurs de flanc se distinguent facilement, puis aussi les estafettes portant les ordres tout autour. C'est un fourmillement.

Il y a là la valeur d'une forte division, peut-être davantage, sans doute deux divisions.

Mes hommes aussi ont vu. Ils tournent vers moi leurs regards interrogateurs.

- La cavalerie allemande, dis-je.

Les visages deviennent graves, un peu pâlis. Puis, les langues se délient. Les hommes se souviennent des gravures en couleurs des uniformes des cavaliers allemands que j'avais fait afficher dans leurs chambrées, en temps de paix. Comme je l'avais déjà constaté les tout premiers jours de la guerre, ce temps n'avait pas été perdu. C'était là ma récompense.

- Y a des cuirassiers blancs, dit l'un.

- Y a aussi des chevau-légers, dit un autre.

- Sûr que c'est les Marwitz ! avance le brigadier Vialle (Tué à l'ennemi le 2 novembre 1914, à Dranoutre (Belgique).).

- Vous avez raison, Vialle, approuvé-je. Ça m'a tout l'air d'être les Marwitz (C'était bien. en effet, tout le corps de cavalerie von der Marwitz, comme on devait plus tard l'apprendre par la lecture des rapports officiels allemands et du livre du colonel von Poseck, la Cavalerie allemande en Belgique et en France.).

Mes hommes avaient des yeux de lynx. Tous les uniformes étaient du même gris. On ne les reconnaissait qu'à la coiffure. Les cuirassiers portaient le casque à pointe, les chevau-légers le bonnet en peau d'ourson.

Il est vrai que nous ne sommes pas loin. Deux mille mètres à peine nous séparent. Nous sommes presque, comme l'on dit, dans les jambes du corps de cavalerie von der Marwitz.

Je fais taire les hommes : - Fermez-la, Bon Dieu ! - On parle à voix basse.

- Vous ne savez pas comme la voix humaine s'entend au diable vauvertExtrêmement loin ! ... Brigadier Viacroze ?

- Mon lieutenant ?

- Allez dire aux hommes qui tiennent les chevaux de main derrière le bois d'empêcher à tout prix les chevaux de hennir. Nous ne sommes pas découverts, ce serait trop bête !

Tout en parlant, j'ai ouvert mon porte-cartes, avec son manifold et je rédige en hâte un premier renseignement. Appelez-moi le maréchal des logis Roy (Le maréchal des logis serre-file de mon peloton (appelé aussi improprement sous-verge). Garçon très intelligent, très dynamique et instruit. Apte à faire tout de suite un officier comme la plupart des sous-officiers de cavalerie d'avant 1914. Ils l'ont prouvé. Dans l'infanterie et dans l'aviation.) !

- Présent, mon lieutenant !

Gladiateur peut encore faire ça, mon lieutenant.

- Allez, partez ! Pas une minute à perdre ! Parlez au général en personne, ajoutez toutes les explications verbales que vous jugerez bon ! Vous en savez autant que moi. Dites bien que cette masse de cavalerie est toujours pied à terre sans bouger, avec à côté d'elle, arrêtés en colonne sur route, de l'artillerie et des camions sans doute d'infanterie. Tout ça est immobile, sans la moindre protection. Sûreté, zéro ! Une simple batterie de 75, une seule section de deux pièces tirant à vue, et tout sera broyé, détruit, sans avoir le temps de dire ouf ! Ce sera une boucherie à bout portant. Mais qu'on se dépêche ! L'objectif peut s'envoler d'une minute à l'autre. Tenez, Roy, prenez ma carte, mais Bon Dieu rapportez-la-moi, sans elle je serai perdu ! Montrez-la au général, j'ai marqué en rouge les emplacements exacts des divisions pied à terre. Dites-lui aussi que le terrain se prête magnifiquement à une action de masse à cheval quand l'artillerie aura cessé son tir. Aucun obstacle.

Roy part au galop de chasse. Il a soin de choisir les masques pour ne pas risquer d'être aperçu dans les découverts. Je retarde ma montre. Il est 11 h 40. Dans moins d'une heure l'artillerie doit être là.

J'espère que les 4e et 8 divisions ont maintenant rejoint à Sissonne. Je n'ai rien d'autre à faire qu'à attendre. Que va faire toute cette masse de cavalerie lorsqu'elle montera à cheval ? Si notre haut commandement ne s'est pas trompé, toutes les troupes allemandes, qui se trouvent attardées dans le massif de Laon, vont dégringoler par toutes les routes, tous les chemins conduisant vers la plaine en direction du nord-est. Nous en aurons alors une bonne part sur les bras. Nous sommes merveilleusement placés pour les intercepter.

Mais les Allemands battent-ils bien en retraite ? Leur mouvement serait déjà visible, il aurait dû déjà largement commencer, commencer depuis la veille. Leurs troupes auraient dû marcher de nuit et couvrir en ce moment toutes les routes. Or, celle de Mauregny, celles de Saint-Erme et de Coucy-les-Eppes sont toujours curieusement désertes, vides. Pas un chat.

Et le corps de cavalerie von der Marwitz que vient-il faire ici ? Nous l'avons quitté il y a deux jours, tout près de l'Ourcq, plus exactement sur la transversale Villers-Cotterêts-Fère-en-Tardenois, avec des chevaux soi-disant fourbus et tombant comme des mouches. Or, nous le retrouvons ici, à plus de cinquante kilomètres à vol d'oiseau, avec des effectifs importants apparemment en bon état. Qui trompe-t-on avec ces radios suspects en clair ? Oui, que fait-il ici ? Couvrir la retraite ? Quelle retraite ?

Attendons de voir...

Et cette canonnade vers Craonne qui ne cesse pas ? Ça n'en finit pas. Ça fait le troisième jour depuis le forcement de la Vesle à Fismes et de l'Aisne à Berry-au-Bac et Pontavert. Ça aussi c'est curieux pour un combat d'arrière-garde...

J'observe et décortique le terrain tout autour de moi à l'aide de mes jumelles. J'ai dit vrai, le terrain se prête admirablement à une action de masse de cavalerie à l'arme blanche. La voie ferrée elle-même ne sera pas un obstacle. Ni en déblai, ni en remblai, elle est de plain-pied avec les champs avoisinants. Les haies qui la bordent sont rachitiques, les chevaux brousseront à travers. A peine quelques fils de fer de commandes de disques à couper. Affaire de sapeurs. Une division entière et même plusieurs auront largement la place de se déployer en bataille et de charger en fourrageurs, pour parachever l'excellent travail de l'artillerie contre un ennemi surpris, mis en pièces et pris de panique.

Il y a presque une heure que j'ai envoyé le maréchal des logis Roy à Sissonne avec mon renseignement et il ne revient pas ! Je sais bien que je lui ai dit de revenir au pas pour ménager sa monture. Mais l'artillerie, que j'ai pressé le général d'envoyer d'urgence, devrait ne pas être loin d'arriver à la Paix, où l'attendent mes deux jalonneurs et aussi le capitaine de Langlois, maintenant bien au courant. Or, rien. Pas de jalonneur venant m'avertir, pas d'artillerie. Rien...

Le temps passe...

Soudain, le cavalier de 1re classe Fourgeaud, qui est à genoux à côté de moi derrière un rideau de genêts, me touche le bras : - Mon lieutenant, regardez !

Sur les pentes de Coucy-les-Eppes, toute la cavalerie qui était pied à terre vient de monter à cheval.

- Ça y est, ils s'en vont ! Mais pour aller où ? Vont-ils venir sur nous ?

- Si c'est ça, on va les recevoir ! me souffle Fourgeaud. Et il manœuvre avec affectation la culasse mobile de sa carabine.

- Armez les carabines ! En silence !

L'ordre se transmet à bouches cousues, de proche en proche. Il est 1 h 15 de l'après-midi.

Jumelles aux yeux je ne quitte pas du regard le mouvement qui, là-bas, commence à s'ordonner. Chez nous, nous appellerions ça en français colonne de pelotons, puis par quatre marche ! Chez eux, je ne sais pas. Mais ça se ressemble fichtrement.

Le voilà donc enfin ce corps de Marwitz, cet insaisissable. Je le vois pour la première fois ! Je le dévore des yeux ! Jusqu'ici nous n'avons pas pu le rencontrer, le joindre les yeux dans les yeux. Nous le suivons depuis la Lorraine, où il était en même temps que nous, faisant le même métier que nous. Il était devenu notre hantise, notre bête de chasse. Nous le suivions à la piste, à la trace de ses milliers de fers imprimés sur le sol, nous le suivions presque à l'odeur. Un matin, dans une prairie sur les bords de la Meurthe où il avait passé la nuit, nous avions failli le prendre au gîte. Il y avait à peine une demi-heure qu'il était parti au point du jour. Des monticules innombrables de crottins fumaient encore dans le brouillard.

Je crois qu'il ne tenait pas tellement à frayer avec nous. Depuis la rencontre du lieutenant Bruyant (Le 26 août, donc avant la rencontre Verny-von Schmidt, le lieutenant Bruyant, à la tête de son peloton, avait chargé et culbuté un peloton d'uhlans. Bruyant avait tué de sa main l'officier des uhlans, chef de peloton, exactement dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles Verny allait blesser mortellement l'officier chef du peloton de chevau-légers. Le lieutenant Bruyant serait le premier décoré de la Légion d'honneur de la guerre 1914-1918.) (12e Dragons) suivie aussitôt de celle du sous-lieutenant Verny (de notre 20e Dragons), nous avions chez eux assez mauvaise presse. Sans doute étions-nous des relations à ne fréquenter que lorsqu'on ne pouvait faire autrement.

Depuis, le corps de cavalerie von der Marwitz avait été, comme nous, transporté par voie ferrée sur le théâtre d'opérations de la Marne. On doit espérer que, même sous la contrainte, les cheminots du réseau de l'Est, des réseaux du Luxembourg et de Belgique auront apporté le minimum de zèle à assurer les mouvements de trains. Un accident involontaire est si vite arrivé !

Mais où vont-ils à présent ? Sur nous ?

Non, hélas, pas sur nous ! Ils vont à l'opposé. Au lieu de descendre la pente, ils la remontent ! Et voilà qu'une autre masse de cavalerie, que je n'avais pu voir dans un repli, apparaît à découvert et comme l'autre, au lieu de se diriger vers nous, s'en éloigne et marche vers le sud. Loin de battre en retraite elle se porte sur le front de combat, là-bas vers Craonne et Corbeny.

Mais c'est fou ! Il est maintenant 1 heure 45 et je n'ai toujours pas de nouvelles ni du maréchal des logis Roy ni de l'artillerie de la division. Je ne connais pas le commandant du groupe d'artillerie, je ne sais même pas son nom, mais j'avais bien recommandé à Roy de le chercher de ma part et, à son défaut, son second, le lieutenant Pépin de Bonnerive (Si étonnamment rencontré l'avant-veille à Fismes.), de les mettre au courant de ce que nous voyions à Coucy-les-Eppes et de les stimuler pour qu'ils arrivent à toute vitesse au carrefour de la Paix, à plein galop, au besoin en crevant leurs chevaux. Jamais ils n'auraient occasion de faire un tir aussi sensationnel, ce serait le tir de leur carrière, le tir de leur vie !

1 h 45. - Ni Roy ! Ni artillerie !

Je suis sûr de Roy ! Je suis certain qu'il est arrivé là-bas, qu'il a fait tout ce que je lui ai dit. Je n'aurais pas mieux fait moi-même ! A quelles difficultés, à quel obstacle s'est-il heurté ? Je ne sais rien !

Je ne sais qu'une chose, c'est que nous avons laissé échapper une occasion formidable ! Nous étions, nous, aux premières loges pour voir de nos yeux que l'ennemi n'était plus en retraite, comme notre haut commandement dans sa tour d'ivoire continuait de le penser innocemment encore aujourd'hui lundi 14 septembre au matin ! Nos ordres d'avoir à les intercepter le prouvaient.

Nous étions sûrement à un grand virage de la guerre. L'ennemi fuyait désemparé (nous avions toutes les preuves de son désarroi !) et nous, cavaliers, au lieu de transformer sa retraite en déroute (mission la plus sacrée de la cavalerie !) nous le laissions tranquillement se reprendre, faire tête et s'accrocher au terrain, au fameux massif boisé de Laon, l'éponge du capitaine de Froidefond.

Et dire qu'avec quelques canons et quelques sabres nous pouvions, tout à l'heure encore, tout écraser dans l'œuf, puis surgir dans le dos de l'ennemi occupé à se retrancher à Craonne et sur le Chemin des Dames ! Il suffisait de tenir compte de nos renseignements.

Où est-il mon renseignement ? Qu'en a-t-on fait ?

Nous sommes vraiment trop bêtes ! ( Qui, nous ? ) J'ai fait en tout cas mon devoir, moi, je crois...

Ils s'en vont...

Nous les regardons s'éloigner, gravir les pentes, au pas. Ils ont l'air bien fatigués. Les voilà à deux mille mètres de nous à présent, hors de portée de nos carabines Lebel modèle 1892. Mais il me faut envoyer immédiatement un nouveau renseignement, dire que l'illusion de la retraite allemande, c'est fini, que le corps de cavalerie von der Marwitz avec tous ses moyens, artillerie et infanterie d'accompagnement, est en train de faire mouvement mais que notre groupe de volants peut encore l'atteindre par des tirs à vue. Il est en train de franchir la ligne de crête.

J'appelle le brigadier Viacroze. Très intelligent et dégourdi, je lui donnerai un renseignement écrit très bref (pas de temps à perdre à écrire ! ) il le complétera verbalement. Le général Grellet étant sans doute indisponible, Viacroze demandera à parler au chef d'état-major de la division, le commandant Audiat-Thiry. Ce sera plus sûr.

- Comment êtes-vous remonté, Viacroze ? Quel cheval, en quel état ? Vous avez six kilomètres de galop à faire d'ici Sissonne. Presque sans désemparer. Deux temps de trois kilomètres coupés par cinq minutes de pas. Alors votre cheval ?

- C'est la jument Houry, mon lieutenant. Assez fatiguée en ce moment.

- Bon, ça ne va pas. Vous allez prendre Baronne. Avec elle, ça ira. Allez la demander à Sermadiras. Vous la lui rendrez au retour. - Mais s'il ne veut pas ?

- Ordre du lieutenant. Pas à discuter.

La minute d'après Baronne, montée par le brigadier Viacroze décolle au galop.

Je la regarde s'éloigner. Belle allure, souple, allongée, le sabot effleurant le tapis. C'est à ce moment qu'une idée insolite étant donné les circonstances, me traverse l'esprit. Je la confie à ce papier, comme je lui confie tous les détails de ces deux journées pour mieux m'en souvenir.

Baronne était, on s'en souvient, ma seconde monture au départ pour la guerre, mais par la suite je l'avais donnée au cavalier Sermadiras à la fois pour le consoler de la mort accidentelle de sa jument Pâquerette, à Epernay, et pour compenser les pertes dans l'effectif des chevaux.

Au mois de mai, Baronne, (je crois l'avoir déjà dit) avait été sélectionnée avec quelques autres chevaux pour faire partie de l'équipe qui représenterait la cavalerie française au raid international Bruxelles-Louvain, véritable course au clocher à travers champs, avec nombreux obstacles naturels et passages de route. On ne pensait pas alors à la guerre (du moins en France). J'avais mis mes deux juments à l'entraînement : Ma-Zaza pour les courses du Dorat (2 août) et Baronne pour Bruxelles-Louvain, lequel devait se courir à une date non encore fixée mais en août. De nombreux officiers anglais, belges, italiens, hollandais, français et allemands étaient inscrits. On espérait même des officiers russes, si le transport des chevaux par voie ferrée ne s'avérait pas trop long. On en parlait comme d'une compétition militaire internationale qui promettait d'être extrêmement brillante. Il faudrait bien se tenir !

J'étais sûr de rencontrer des officiers allemands. Il faudrait â tout prix les battre !

Voilà à quoi je pense en ce moment 14 septembre 1914, au cours d'un autre raid, le raid de Sissonne.

La pensée insolite qui me traverse l'esprit, c'est que dans cette masse de cavaliers du corps von der Marwitz en train de passer la ligne de crête du massif de Laon il y a probablement, il y a sûrement, des officiers allemands qui comme nous (je dis nous, car nous sommes trois rien qu'au corps Conneau) s'entraînaient pour le raid Bruxelles-Louvain. Parmi eux, des gens certainement très bien, des gentlemen aussi gentlemen que je peux être moi-même gentleman. Nous nous serions connus et appréciés. Nous aurions parlé chevaux, métier. Nous aurions sans doute déjeuné ensemble, bu des verres ensemble en camarades, nous nous serions serré la main de nombreuses fois au cours des trois journées à Bruxelles et à Louvain.

Et voilà, la guerre était venue... venue pour tout le monde. Venue pour les Allemands, qui l'avaient déclarée, venue pour les Français, les Belges, les Russes, les Anglais, qui l'avaient subie, elle viendrait bientôt pour les Italiens qui la choisiraient. Il était interdit de penser, de méditer, de philosopher, de se sourire entre gentlemen, entre camarades. Le devoir était de se détester, de se détruire mutuellement selon la couleur des uniformes, la teinte des cheveux, blonds, bruns ou roux.

J'avais passionnément désiré l'arrivée de notre artillerie, pour surprendre les cavaliers de von der Marwitz pratiquement sans défense, pour réduire en bouillie sanglante hommes et chevaux, officiers et pur-sang, compétiteurs ou non du raid Bruxelles-Louvain. Je le désirais encore.

Un instant, tout au haut de la crête se profile et s'immobilise à cheval un petit groupe où flotte un fanion sombre noir et blanc. L'état-major à n'en pas douter. Et ce fanion de deuil claquant sous le vent froid, dans cette grisaille, découpe son triangle funèbre sur un décor de nuages en déroute.

Mais bientôt l'apparition, irréelle comme une allégorie, s'évanouit.

Mes hommes également ont vu, puis me regardent et je réponds à leur interrogation muette :

- Le général von der Marwitz et son état-major. Et notre artillerie, Bon Dieu, qui n'arrive pas !

Il en sort toujours des profondeurs de la vallée. Et cette masse continue de monter et de moutonner, au pas, sur la pente. Vraiment, les chevaux ont l'air épuisés. Leurs radios n'auraient donc pas menti ? A l'aide de mes jumelles, je constate que beaucoup ont l'encolure basse. Qu'ils soient français ou allemands, je suis plein de pitié pour ces bêtes malheureuses qu'on force à participer à cette guerre à laquelle elles ne comprennent rien. Elles n'ont de haine pour personne, surtout pas entre elles. Qui n'a vu un cheval atteint d'horribles et révoltantes blessures dues à d'énormes éclats d'obus n'a pas vu un des aspects les plus affreux de la guerre. Et les hommes, direz-vous ? Oui, bien sûr, mais les hommes comprennent eux, ils savent pourquoi ils ont une jambe ou un bras arrachés. Le cheval... J'aime peut-être trop mes chevaux...

Mais voici encore une nouvelle masse de cavalerie aux uniformes gris qui surgit de la brume et monte péniblement la pente. Quels effectifs ! Cela doit bien faire à la fin trois divisions !

Ah, si l'artillerie était là ! Je donnerais dix ans de ma vie pour avoir une batterie à côté de moi, ou même une seule pièce ! Quel ravage elle produirait dans ce rassemblement compact, s'offrant comme une cible ! Ce serait du tir au but ! Et quelle surprise surtout ! Car, ils ne nous voient pas, ces Allemands, ils ne se doutent de rien ! Si loin en arrière des lignes, ils se croient en toute sécurité et ne soupçonnent pas que, dans leur dos, des yeux français sont braqués sur eux, épiant leurs mouvements.

Ils vont tranquillement, groupés botte à botte, sûrs de ne rien risquer. Ce n'est que dans un moment, quand ils approcheront de la ligne de feu, qu'ils choisiront des défilements et prendront des formations diluées. Cela pourrait finir par une terrible panique ! Quelle occasion superbe ! On pourrait même agir à l'arme blanche !

Pourquoi la 10e division tout entière n'est-elle pas là ? Et aussi les deux autres ? Cela ferait 36 canons de 75 de campagne ! Quelle fête !

Les derniers rangs ennemis disparaissent et c'est le tour d'une colonne plus mince d'escalader les pentes. Elle se déplace sur un chemin oblique et monte rapidement. Il m'est aisé de reconnaître de l'artillerie. Par instants, dans les sautes de vent, le roulement sourd des canons sur la rocaille arrive jusqu'à nous. La colonne est longue et je l'estime à trois ou quatre batteries. Elle va prendre position évidemment, sur le plateau d'Aubigny ou de Sainte-Croix, pour renforcer les batteries, qui, depuis hier, tiennent tête à celles de notre 18e corps.

Je n'ai pas le temps de réfléchir plus avant. Voici le maréchal des logis Roy et le brigadier Viacroze qui arrivent ensemble, côte à côte, au galop. Je leur avais pourtant bien dit... Que signifie ? Ils viennent à moi.

- Enfin vous voilà ! D'où arrivez-vous tous les deux ? C'est Roy qui répond, encore tout essoufflé :

- Urgence, mon lieutenant ! Ordre de départ ! Et en vitesse ! - Pour où ? Ordre de qui ?

- Capitaine de Langlois. Rejoindre au trot l'escadron. Au galop si l'on peut.

- Expliquez-vous !

- Tout le monde s'en va. On se replie en vitesse. Nous sommes les derniers prévenus.

- Mais c'est fou ! Se replier où ? A Sissonne ?

- Non, plus loin. On revient d'où on est partis hier.

Derrière l'Aisne. A Pontavert. Mais rejoindre d'abord l'escadron ! On s'expliquera tout à l'heure !

Roy parle à mots entrecoupés.

- Moi je ne savais rien. Je revenais au pas, comme vous aviez dit. Je m'étais arrêté à la Paix pour faire reposer Gladiateur. Je parlais avec le capitaine de ce que j'avais trouvé à la division. C'était la pagaille ! Et puis voilà Viacroze qui revient de Sissonne au galop. Ordre de la division : on se replie !

- Alors, Viacroze ? Cet ordre ? Ordre écrit, naturellement ? - Pensez-vous, mon lieutenant ! Ordre verbal, tout ce qu'il y a de verbal. Ah, vous êtes du 3e escadron, ça tombe bien ! Retournez dire à votre capitaine que c'est fini, on s'en va ! Votre colonel est prévenu.

- Mais mon renseignement, ma demande urgente d'artillerie ? Vous avez vu le général, Roy et Viacroze ?

- Non, on a vu le chef d'état-major. Il n'y a plus de général. Roy coupe Viacroze :

- C'est à moitié vrai. Il n'y en avait plus, mais à présent, il y en a un quand même. Tenez, mon lieutenant, voilà votre enveloppe signée du chef d'état-major. Nous l'avons vu, tous les deux.

- Et voilà la mienne, ajoute Viacroze.

Je récupère les deux enveloppes de mes deux renseignements déchirées et chiffonnées, portant dans l'angle une vague signature, preuves que les renseignements ont bien été remis, tous les deux. Roy et Viacroze connaissent à fond les consignes et règlements des estafettes, ils étaient rompus à les faire strictement appliquer en temps de paix. Ils sont réglo-réglo, comme on dit communément en argot militaire de caserne et de quartier de cavalerie. L'instruction porte aujourd'hui ses fruits en temps de guerre.

Tout en parlant, je reviens avec eux vers les hommes toujours dissimulés à leurs emplacements de combat à pied.

Ce ne serait pas eux qui m'apportent cet ordre que je ne l'exécuterais certainement pas sans vérification par jalonneur au capitaine, tant il est en désaccord avec ce que je connais de la situation générale.

Je la vois, je la vis la situation générale ! Mieux que tous ces chefs qui sont trop loin ! Quoi ? Recevoir un ordre de retraite, alors que nous sommes dans le dos de l'ennemi, qui ne s'en doute même pas ! Ce n'est plus à Sissonne que nous sommes, mais aux portes de Laon ! On a marché depuis ce matin !

L'adjudant Plagne et deux cavaliers, que le capitaine de Langlois avait envoyés en reconnaissance, rentrent justement et passent par chez moi. Ils me parlent. Ils sont allés jusqu'au carrefour de la route de Sissonne à Laon et de la route qui relie Laon à Reims par Athies, Festieux et Corbeny (route 44). Ils n'ont rencontré absolument personne. La forêt de Samoussy est libre, Athies est libre. Ils sont allés jusqu'aux premières maisons de Laon dans la plaine. II n'y a personne dans la plaine. Pas un soldat. Par contre, à gauche (en allant à Laon, ils ont vu, comme nous, beaucoup de cavalerie, d'abord pied à terre, il y a une heure, puis en train de monter par Veslud, Parfondru, Montchâlons, se dirigeant vers le sud, où l'on entend le canon. Pas un symptôme de retraite allemande. C'est le contraire ! Laon, ville haute avec sa cathédrale est vraisemblablement occupée. Mais ils n'en savent rien. Ils n'y sont pas allés.

Ainsi, qui a pu donner cet ordre de retraite, alors que nous tournons complètement l'ennemi jusqu'à Laon, que nous sommes dans son dos et pouvons prendre entre deux feux les forces qui s'opposent à notre 18e corps, à Craonne et au Chemin des Dames ? Pour une fois que nous avons l'initiative ! C'est de la folie ! Quel est l'ignorant, l'aveugle ? Alors qu'on les tient !

Soudain, au moment où je commande " à vos chevaux ! " le maréchal des logis fourrier Mardelle me pose la main sur le bras et, à voix basse :

- ... Mon lieutenant, regardez !

Du doigt, il m'indique, de l'autre côté de la voie du chemin de fer, à huit cents mètres, la lisière d'un bois de chênes.

Une patrouille de cinq ou six cavaliers vêtus de gris clair vient de surgir. Ce sont des uhlans. Ils ne nous ont pas vus et marchent au pas tranquillement, les uns derrière les autres, suivant la lisière du taillis.

Tant mieux ! Avant de sauter en selle et de nous en aller nous aurons au moins l'occasion de signer notre passage. Partons, soit, mais non sans les saluer ! Ils payeront pour les autres !

- Mardelle, ouvrez le feu avec votre escouade. Un chargeur seulement !

Les hommes sourient, un éclair dans les yeux, et le fourrier, debout, prend le commandement. Il n'a pas besoin d'indiquer l'objectif.

- Feu d'un chargeur. A huit cents mètres. (Nous avions repéré le terrain.) Feu !...

Le crépitement de la fusillade éclate dans le silence. Les uhlans, aux premiers coups, se sont arrêtés, surpris, puis aussitôt c'est un éparpillement affolé. Un cheval se cabre, puis un autre. Ils s'abattent lourdement. Les cavaliers, touchés ou non, se roulent par terre, pour éviter les balles et gagner le bois. Les autres, poursuivis par les dernières balles, disparaissent en une course effrénée, couchés sur l'encolure.

Et tandis que je donne l'ordre de se replier et de rejoindre les chevaux, mes dragons laissent éclater leur joie avec de gros rires et des quolibets à l'adresse de leurs adversaires.

Ce sont de braves types, je les connais bien ! Au sabre, à la lance, à la carabine, ils me suivraient partout ! On aurait pu tout faire avec eux !

Et on s'en va ! ...

 

Je n'ai pas l'intention de rapporter ici toute notre longue conversation à trois. Tandis que le peloton rassemblé et remonté à cheval, nous trottons en tête, Roy à ma droite, Viacroze à ma gauche, pour aller rejoindre l'escadron au carrefour de la Paix, ils me mettent, l'un après l'autre, au courant de ce qui se passait en ce début d'après-midi au P.C. de la division, au Moulin-Neuf.

Roy était arrivé en pleine perturbation, au moment où le général Grellet, traversant une crise de dépression, se déclarait lui-même dépassé par l'événement et incapable de continuer d'exercer le commandement de la 10e D.C. Il venait de convoquer le plus ancien des généraux de brigade, le général de Contades (brigade de légère, 17e et 18e chasseurs à cheval) et de lui dire de but en blanc qu'il lui passait d'autorité le commandement de la division (le général Conneau était-il d'accord ? ) étant lui-même trop malade pour le conserver. Mais il reprendrait toutefois le commandement qu'il exerçait les premiers jours de la guerre, c'est-à-dire celui de la 10e brigade de dragons ( 15e et 20e Dragons, les Ouinze-Vingt).

Le général de Contades était fort mécontent : il trouvait étrange ce général ! Malade pour commander une division, mais pas malade pour commander une brigade ! En somme, le général Grellet ouvrait un parapluie au-dessus de sa tête. Il se rétrogradait de ses propres mains. Cette crise de modestie portait un autre nom.

Ainsi, survenant sur ces entrefaites, mon premier renseignement (celui de Roy) était resté en suspens. Il appelait cependant une décision immédiate, urgente.

Quant au second renseignement, il était présenté par le brigadier Viacroz dans les pires circonstances.

Le général commandant la 10e division venait de recevoir par courrier spécial (voiture amenant un officier de l'E.M. du corps de cavalerie) l'ordre d'abandonner Sissonne séance tenante et de ramener toute la division au sud de l'Aisne, en traversant la rivière au pont de Pontavert qui était menacés d'être coupés.

Le général de Contades était exaspéré ! Déjà courroucé d'avoir dû prendre le commandement de la division par suite de la déficience du général Grellet, voilà qu'il recevait l'ordre de la ramener sur son contre-pied, juste pour battre honteusement en retraite (ça ne pouvait s'appeler autrement), sans avoir donné un coup de sabre ! C'était le comble, alors que lui, Contades, était justement de ceux qui préconisaient depuis la veille de prendre immédiatement l'offensive en marchant sur Laon et en occupant tout le terrain du Laonnois.

Contades était l'un des rarissimes chefs de notre cavalerie dont le cœur était resté jeune. Le corps aussi. Sans doute se souvenait-il du brillant et glorieux Louis, Georges duc de Contades, maréchal de France du XVIIIe siècle, dernier duc créé sous l'ancienne monarchie son trisaïeul.

Viacroze n'avait pu l'aborder. A quoi bon d'ailleurs ! Le commandant Audiat-Thiry avait décacheté l'enveloppe, lu le papier et tendu au général. Celui-ci, l'ayant lu à son tour, s'était écrié :

- Il s'agit bien de ça ! Nous recevons l'ordre de foutre le camp !

Il avait ajouté au commandant chef d'état-major :

- Dites au sous-officier qui apporte le renseignement de dire à son officier de mettre sa montre à l'heure. Elle retarde de six heures ! C'est ce matin à 6 heures qu'il fallait dire ce qu'il signale à présent. Ça aurait pu tout changer ! Il est vrai que je n'aurais pas commandé la division à ce moment et que plus tard nous n'aurions peut-être pas non plus reçu l'ordre lamentable que nous venons de recevoir. Oui, ça pouvait tout changer.

- Voilà ce qu'a dit le nouveau général de division, conclut Viacroze. Ça aurait été drôle en d'autres circonstances. Il ne m'a pas parlé, il ne m'a même pas vu, il ne pouvait pas me voir, j'étais pied à terre derrière Baronne. Il parlait à son chef d'état-major. Son ton était comme furieux. J'ai tout entendu.

Le chef d'état-major a signé l'enveloppe et me l'a rendue. Il m'a dit que le colonel du 20e était prévenu, mais que, si nous étions en détachement, il fallait vite rentrer, prévenir et ramasser tout le monde.

Viacroze ajoute :

- Baronne a très bien marché, je vais la rendre à Sermadiras. Très bien marché, seulement elle corne quand même un peu.

- Oui, je sais, si on tient les allures vives, à la fin elle corne un peu. Vous vous rendez compte, six kilomètres à plein galop, même en deux temps ?

- C'est vrai. C'est une fameuse bête, elle a un cœur formidable. Houry n'aurait pas pu tenir le coup.

Quand nous arrivons au carrefour de la route de Laon, nous ne trouvons plus l'escadron. Il est déjà parti. Les chasseurs cyclistes ont également abandonné la Paix et le village de Marchais. La route, que ce matin j'ai parcourue en pointe d'avant-garde, s'allonge de nouveau déserte. C'est en sens inverse qu'il nous faut la suivre pour rejoindre Sissonne. C'est lamentable.

Peu avant l'entrée du bourg, nous rejoignons l'escadron arrêté. Les deux pelotons de chasseurs cyclistes sont là aussi, pied à terre. De l'Hermite, qui était en pointe, s'entretient avec le capitaine.

La situation est préoccupante. Le bourg de Sissonne et le camp ont été évacués par la 10e division. L'ordre de retraite nous a touchés forcément bien après tous les autres. La division a quitté Sissonne depuis longtemps et cet ordre contenait un renseignement inquiétant, une colonne d'infanterie ennemie était signalée comme venant de l'est et marchant sur Sissonne. Venait-elle nous couper la route ?

Or, aux premières maisons, de l'Hermite vient d'être accueilli par des coups de feu. Il semble que les fantassins allemands, nous ayant devancés, occupent le village. Peut-être ? Mais est-ce vrai, cette histoire de colonne ?

Le capitaine réunit les officiers et rapidement tient conseil. Nous allons tenter le passage, mais il est probable que nous ne pourrons pas le forcer. S'il en est ainsi, nous n'insisterons pas et ne chercherons même pas à rallier la division en traversant le bois des Garennes (S.-O. de Sissonne) probablement tenu lui aussi par l'ennemi. Pourquoi avoir des pertes inutiles ?

Il y a mieux à faire : Faire demi-tour et marcher droit vers le nord pendant cinquante ou même cent kilomètres. Que risquons-nous ? Qui nous arrêtera ? Personne. Toute l'armée allemande est occupée, en ce moment, sur un front très au sud. Par bonheur, le capitaine a pu recueillir, hier, des indications précieuses sur la situation générale. Il croit qu'à l'ouest la ligne de combat ne s'étend pas plus loin que Compiègne. Tout le reste du pays jusqu'à la Manche et la mer du Nord doit être libre.

Donc, après avoir parcouru un chemin suffisant pour être relativement tranquilles, nous ferons un à-gauche et traverserons l'Oise afin de gagner les plaines de la Somme, ou de l'Artois. Nous aurons tout le temps de contourner les lignes et finirons certainement, après un vaste crochet, par rejoindre dans quelques jours l'armée française.

Le projet est extrêmement séduisant. Nos hommes ont beaucoup de cartouches. Quant aux vivres, on se débrouillera. Il ne sera même point besoin de se presser, afin de ne pas exténuer nos chevaux déjà très fatigués.

Et puis, les occasions de se rendre utile ne manqueront pas. Il est certain que nous rencontrerons des convois de ravitaillement ou de munitions. Les attaquer à l'improviste et les détruire sera un jeu. Etant donné notre mobilité, nous aurons facilement raison de ces éléments trop lourds, mal défendus par quelques pauvres diables de landsturm. Si loin à l'arrière, de quoi se méfieraient-ils ? Et même ne pourrons-nous pas couper certaines voies ferrées très importantes à l'aide de nos pétards de mélinite et de moyens de fortune ?

Oui, le projet nous apparaît décidément comme très séduisant, même très brillant. Il y aura des tas de belles choses à faire. Un escadron et deux pelotons cyclistes lâchés derrière les lignes, avec carte blanche !

De l'Hermite, Gougis et moi poussons ardemment le capitaine de Langlois à prendre cette solution, mais il explique que c'est un pis-aller. Il a l'ordre de revenir et nous devons avant tout tenter le passage.

De l'Hermite, de nouveau, se porte avec prudence vers l'entrée du bourg. Un rideau d'éclaireurs se déplace à travers les vergers pour tâter les lisières. Nous restons sur place, immobiles et silencieux, le cœur battant. La route fait un coude et nous empêche d'apercevoir les maisons. De l'Hermite et ses éclaireurs ont disparu.

Soudain un coup de feu éclate, grêle, puis un autre. Personne ne revient. Un silence angoissant s'établit. Tous les cavaliers écoutent les yeux fixes. Gougis se penche vers moi et, à voix basse, me souffle dans l'oreille :

- Ça y est. La route est coupée. Impossible de rentrer. On va rigoler.

Un moment se passe, puis de l'Hermite apparaît suivi d'un homme. Il approche. Un sourire malicieux plisse ses yeux.

- Fausse alerte, mon capitaine ! Sissonne est libre. Ce sont des chasseurs cyclistes de l'autre section qui ont tiré sur nous par erreur. La division les avait laissés en arrière-garde et ils croyaient qu'il n'y avait plus personne à passer.

- Alors ?

- Alors je les ai engueulés et ils ont fini par nous reconnaître. Pas de blessés.

Pas de blessés, tant mieux ! Mais zut ! C'est raté !

Le capitaine a levé la main : - En avant !

La colonne s'ébranle et bientôt nous traversons Sissonne. Nous sommes navrés. Les habitants sortis sur le pas de leurs portes, nous regardent, consternés. Hier pourtant, nous leur avions promis que plus jamais les Allemands ne reviendraient jusqu'ici. Et voilà que nous les abandonnons ! Ceci me rappelle les plus mauvais jours de Lorraine.

A la sortie du bourg le camp de Sissonne s'étend vaste et désert. Près des baraquements des milliers et des milliers de traces de fers de chevaux attestent l'endroit où, hier, la division mit pied à terre. L'herbe rare a été rongée, saccagée par larges places. Que n'aurait-on pu faire ce matin avec toutes ces forces ! Tous ces chevaux encore valides !

Dire que tout cela, que toute cette force ardente, s'en est allé, qu'à l'heure présente, sabre au fourreau, les trois divisions battent en retraite pour gagner Pontavert ! Car c'est à Pontavert que nous avons l'ordre de revenir. Le capitaine vient de me le dire. Le nom de Pontavert a été précisé. Nous y traverserons l'Aisne. Invraisemblable demi-tour ! Quelle faute ! Nous offrons le spectacle de la peur, de la frousse ! La division a bonne mine ! Une mine de vaincue. Alors qu'hier, marchant en sens inverse, nous faisions les farauds, avec des mines de vainqueurs. Il aura suffi de l'ombre d'un uhlan, de l'ombre d'une lance ! Nous n'avons pas mérité cette humiliation !

Maintenant, il faut marcher très vite, car là-bas, vers le sud, le trou s'est déjà resserré. Si on ne contre-attaque pas, le front allemand sera bientôt ressoudé. Ce sera bien notre faute ! Il fallait attaquer hier au soir, ou même encore ce matin, direction Laon. Le front allemand, au lieu de se reconstruire, aurait éclaté en morceaux. A présent nous avons perdu l'initiative. Nous subissons ! Ah ! c'est malin !

Nous ne sommes pas au bout de nos peines... On sera un jour vainqueurs, ça c'est sûr, mais quand et à quel prix ? Que de belles cartes gâchées !

A quelque distance en avant, de l'Hermite et ses éclaireurs patrouillent à grande allure, fouillant les bosquets de sapins. Le capitaine va et vient de l'avant-garde à la colonne, pour être immédiatement au courant des événements. De seconde en seconde, je m'attends à entendre éclater brutalement la fusillade ou à voir jaillir la cavalerie allemande.

Nous suivons exactement le chemin que nous avons emprunté pour venir. La division elle-même l'a suivi. C'est tristement visible. Les traces de son passage ne manquent pas.

L'allure a dû être rapide et beaucoup de chevaux, déjà exténués par quarante jours de guerre, n'ont pu la soutenir. Çà et là gisent des cadavres lamentables, le ventre ballonné, l'encolure allongée. De malheureuses bêtes ont été dessellées puis abandonnées. Immobiles, debout sur leurs jambes raides, la tête basse, sans faire un mouvement, elles nous regardent nous éloigner. Cela serre le cœur. Bien des cavaliers n'auront pu rentrer qu'à pied, ou pris en croupe par des camarades.

Les ornières sont jonchées de musettes emplies d'avoine. Malgré l'ordre, beaucoup d'hommes ont dû les attacher à l'anneau porte-sabre. C'est si commode ! Le trot désordonné les aura peu à peu arrachées et précipitées sur le sol. Personne ne les a ramassées.

Soudain, je reçois un coup au cœur. Contre un arbre, se dresse une grande carcasse de jument tremblant de tous ses membres, sans selle, inerte, abandonnée comme les autres. Je l'ai reconnue. C'est Bille, Bille II, la première monture d'Argueyrolles, celle qui fallit gagner le dernier hors-série d'Auteuil avant la guerre, Bille la merveilleuse bête de pur sang, si fine, si douce, si intelligente, tant de fois victorieuse, Bille que j'ai eu l'honneur de monter si souvent à l'entraînement à Teixonnéras. Ma pauvre Bille !... C'est bien elle, avec sa liste en tête, sa robe baie-cerise. C'est fait. Elle est perdue. Argueyrolles me l'avait bien dit, il y a quelques jours : " Elle n'ira pas loin ; elle demande trop de soins. Jamais elle ne tiendra jusqu'au bout. "

Il avait les larmes aux yeux.

Et il a été forcé de l'abandonner ainsi, au coin d'un bois. Son désespoir a dû être affreux et il n'aura pas eu le courage de l'abattre d'un coup de revolver. Pauvre Bille ! Je me suis approché ; elle n'a pas fait un mouvement. En vain l'ai-je empoignée par la crinière pour lui faire faire un pas. Elle a résisté, l'œil atone et a failli s'écrouler comme une masse. Et je suis parti, après une dernière caresse. Je suis sûr qu'elle m'avait flairé et reconnu ! En juin dernier, je lui avais encore fait passer des obstacles. Quel brio ! ( Un souvenir en éveille un autre : Juin 1914. A Paris, c'est la Grande Semaine. Le grand-duc héritier d'Autriche a été assassiné à Sarajevo, mais personne ne veut croire à la guerre. Sardanapale va gagner le Grand Prix à Longchamps. A Auteuil, c'est le Grand Steeple. Va être disputé aussi le principal hors-série militaire de l'année (ce sera le dernier military), le Prix du général O'Connor. Bille II est engagée. Argueyrolles va la monter. Bien entendu, je suis venu à Paris la voir courir. Bille a les plus grandes chances de triompher. II y a huit jours je l'ai encore montée à l'entraînement. Elle m'a passé le gros obstacles de Teixonneras sans une faute, " sans une bavure ". Argueyrolles et moi nous sommes très confiants. A Auteuil, nous avons retrouvé un très charmant camarade, bonne cravache comme Argueyrolles, le lieutenant des Etangs, du 15e Dragons (Libourne).

Bille II, qui ne tombe jamais, s'est mal reçue à la rivière du huit, elle a fait une glissade (il avait plu la veille), a failli ne pas tomber, puis finalement s'est couchée sur le côté. Argueyrolles n'avait pas pu la rétablir. Désastre... Un mois plus tard, c'était la guerre. Des Etangs avait été le premier officier de notre brigade tué à l'ennemi avec presque tout son peloton (j'en ai relaté les circonstances au début de ce livre) à Chézelles, les premiers jours d'août. Argueyrolles, premier blessé, heureusement peu gravement. Aujourd'hui, Bille II, à Sissonne... Et moi, alors ?...)

Ce soir les Allemands seront là. C'est la guerre.

Un peu plus loin, un paquetage complet a été jeté contre une haie. Seul, le manteau a été enlevé. Le troussequin bleu de ciel indique l'escadron : quatrième. Le nom du cheval : Balladeur, s'y détache en lettres blanches. Quel régiment ? J'ignore et qu'importe d'ailleurs ! Près de là, une automobile grise, vide, la capote relevée a été laissée sur le bord du chemin. Je crois reconnaître la voiture montée par des officiers allemands sur qui j'ai lâché deux coups de revolver, ce matin, près de Marchais. Elle est en partie incendiée, mise hors d'état d'être employée.

Gougis, à qui je fais part de mes impressions, s'écrie : - Mais oui, à propos, tu ne sais pas !

Et il me raconte l'histoire suivante :

- Quand le capitaine t'a détaché à ton passage à niveau, nous sommes restés au carrefour de la route de Laon, tandis que les chasseurs cyclistes se portaient sur Marchais, pour l'occuper. Ils ont fouillé le village en entier. Quelques-uns ont pénétré dans la fameuse propriété du prince de Monaco. Devant le château, ils ont vu une automobile - celle-ci puisque tu la reconnais - arrêtée devant le perron. Ils sont entrés dans la maison et là... ils ont trouvé dans une chambre tout un groupe d'Allemands. Un officier blessé était étendu sur un lit, avec une balle dans l'avant-bras. C'est certainement toi qui l'as blessé.

- Ou le chasseur. Nous avons été deux à tirer.

- Un ou deux autres officiers avec un homme étaient occupés à le soigner. On a fait prisonniers tous ces oiseaux atterrés de surprise. Ils n'y comprenaient rien, mais rien, se croyant loin derrière le front , absolument chez eux ! Ils ont raconté, en effet, qu'ils avaient rencontré une patrouille de cavalerie française qui leur avait tiré dessus, mais qu'ils croyaient n'avoir eu affaire qu'à quelques égarés, perdus ou coupés de leurs lignes. Ils sont tombés des nues quand on leur a, d'un air goguenard, expliqué que Sissonne était entre nos mains, que de grandes forces y étaient réunies, etc.

Bien entendu, ils n'ont pas manqué cependant l'occasion de faire preuve de morgue et d'insolence, nous prédisant le plus sombre avenir et déclarant avec des sourires de commisération, que nous étions dans de bien vilains draps où ils ne voudraient pas coucher. On a pansé l'officier blessé, puis on a rembarqué tout le monde dans l'automobile. Un chasseur cycliste sachant conduire a ramené la prise, triomphalement jusqu'à Sissonne.

Alors tu vois, voilà la machine. On a dû vouloir l'emmener jusqu'à Pontavert et l'essence aura manqué.

- Evidemment. C'est dommage. Elle n'était pas mal cette voiture...

Bientôt nous arrivons à la ferme de Fleuricourt sans avoir rencontré personne. En fait, il n'y a là que des fantassins français (une section) avec qui le capitaine de Langlois aussitôt engage la conversation.

Le chef de section est tout surpris d'apprendre que nous nous retirons. L'ordre de retraite ne lui ayant pas été transmis, il est resté avec ses hommes près de la ferme, détaché depuis le matin en petit poste. Il a bien vu passer la division, mais, fidèle à la consigne, il a attendu que son bataillon le rappelle à La Maison-Bleue. Or, on ne l'a pas rappelé.

J'ai déjà - on s'en souvient certainement - emprunté quelques lignes au carnet de route du capitaine de Léobardy du 15e Dragons, au lendemain de la prise de Château-Thierry et de la déception qui l'a suivie. Je recommence à y avoir recours.

Les lignes de la citation ci-dessous ont deux objets :

D'abord traiter de ce qui n'a été à l'origine qu'un simple fait divers de guerre mais devant prendre aussitôt des dimensions plus importantes, l'Allemagne ayant jugé bon de déposer devant la Cour internationale de justice de La Haye une plainte contre la France pour violation des lois de la guerre (poussait-elle l'inconscience jusqu'à ne pas se reprocher des actes comme celui de l'enfant de quatorze ans fusillé à Courtacon et des prisonniers de guerre faits au même endroit et dont la tête avait été écrasée à coups de barre de fer ?)

Le deuxième objet de la citation est de montrer (comme au lendemain de Château-Thierry) le sentiment de doute, de déception, voire d'indignation qui nous animait au cours de l'affaire de Sissonne, Les lignes du capitaine de Léobardy ont plus de poids que ma relation (je le répète) parce que écrites avec plus de mesure, plus de sagesse, moins de violence et peut-être même moins d'outrance que les miennes.

Carnet de route du capitaine de Léobardy.

A 10 h, le 13 septembre, toute la division a franchi l'Aisne , et le soir elle arrive au camp de Sissonne où elle va cantonner sans être le moins du monde inquiétée par l'ennemi - au moins ce jour-là.

C'était bien encore une preuve de ce qu'il y avait, le 13 septembre soir, un trou considérable entre les Ire et IIe armées allemandes.

Ce trou a été marqué très nettement par le petit incident suivant : Un officier de la 10e division avec un petit détachement est envoyé dans le bourg de Sissonne, à la tombée de la nuit, pour préparer le cantonnement. Il entre dans le bourg sans coup férir mais des gens du pays viennent lui signaler que deux officiers allemands sont en train de faire des provisions dans une épicerie et qu'ils ont quitté leur auto à quelque distance de là. On se précipite et on cueille tranquillement les deux officiers, qui, tout surpris de trouver des Français dans ce bourg de Sissonne, se rendent sans difficulté, n'ayant même pas d'arme sur eux. On prend également possession sans aucune difficulté de leur auto. Ces officiers étaient des officiers d'état-major qui faisaient la liaison entre les Ire et IIe armées allemandes et ils s'étaient arrêtés à Sissonne, comme ils le faisaient chaque jour, pour se ravitailler, ne pensant pas que des éléments de l'armée française aient pu progresser jusque-là. L'un de ces officiers était un prince allemand. Il fut tué avec les quelques prisonniers qui furent fusillés à Juvincourt, et sa mort avait déclenché quelques discussions diplomatiques. L'auto allemande prise à Sissonne fut affectée à l'état-major de la 10e D.C. et fut utilement employée au cours de la campagne.

Donc le 13 septembre au soir, la 10e D.C. est cantonnée au camp de Sissonne.

Le général Conneau n'a f ait passer au nord de l'Aisne que la 10e D.C.

Peut-être a-t-il eu tort, car, si au contraire, au lieu d'une seule division, tout le corps de cavalerie était arrivé à Sissonne, il aurait sans doute empêché les Allemands de s'installer sur le plateau de Craonne où ils sont demeurés près de quatre ans.

En somme, il y a eu deux voitures de liaison allemandes interceptées dans la brèche ouverte entre les Ire et IIe armées allemandes, l'une le 13 au soir par une reconnaissance de cantonnement du 15e Dragons, l'autre le 14 au matin d'abord par moi-même sur la route de Laon, au carrefour de la Paix, puis finalement au château de Marchais du prince de Monaco. Chaque fois deux officiers et un conducteur, homme de troupe : total, six prisonniers.

Pour ceux-ci l'aventure s'est mal terminée.

L'état-major de la 10e D.C. commencera par s'adjuger la première voiture, laquelle lui rendra de précieux services durant de longs mois.

Dans la deuxième voiture sont entassés à l'arrière trois des officiers et les deux conducteurs faits prisonniers soit dans l'épicerie de Sissonne, soit au château de Marchais. Quant au quatrième officier, il pourra me remercier de l'avoir blessé. Au lieu de partager le sort bientôt tragique de ses cinq compagnons, il sera soigné, pansé et dirigé vers l'arrière.

Un chasseur cycliste a pris le volant de la voiture, avec à ses côtés un autre chasseur en armes.

Au milieu du camp de Sissonne, l'essence vient à manquer, panne sèche, il faut continuer à pied, au milieu des dragons à cheval. L'auto a été incendiée (comme je l'ai vu) afin de n'être pas récupérable par les Allemands.

Car ils vont venir...

On va les laisser venir sans combat... On ne va même pas leur disputer le terrain... Telle est la triste mentalité, l'absence de force d'âme de certains de nos grands chefs de cavalerie en 1914.

Sommés de tenir chacun l'étrivière d'un cavalier, le pas du cheval étant plus rapide que le pas d'un homme, les officiers allemands, après avoir parcouru ainsi une certaine distance, refusent de continuer.

Le lieutenant de dragons, chargé de leur garde avec son peloton, discute avec eux. Vient à passer à cheval un général de brigade (un des trois qui sont encore avec nous) suivi de son fanion bleu. Il s'informe de cette conversation insolite.

Ce général est en colère, furieux d'avoir reçu l'ordre de battre en retraite (il y en a tout de même un qui est furieux).

En repartant, le général jette cette injonction :

- S'ils refusent d'obéir, pas de discussions, vous n'avez qu'à les fusiller !

Bien entendu, les officiers allemands ne sont pas fusillés. Il y a des gestes qu'un cavalier ne saurait accomplir, même s'ils sont légitimes.

On est arrivé au village de Juvincourt. La situation tourne mal. Nous sommes en position aventurée, soudain coiffés sous un violent tir d'artillerie auquel nous ne nous attendons pas. Nous ne saurons que plus tard que les divisions du groupe de réserve du général de Valabrègue chargé de la défense des villages de Guignicourt et de Prouvais ont lâché pied et sont en train de battre en retraite vers l'Aisne en face de Condé-sur-Suippes, ce qui est très fâcheux pour nous. Tout se tient. Nous n'avons plus aucune flanc-garde sur notre droite. Il nous faut traverser Juvincourt très vite, car les obus explosifs, et non pas à shrapnells, explosent en nombre sur les toits et contre les façades des maisons. L'escadron s'espace par pelotons. A un moment, le reste du mien n'a eu que juste le temps de passer derrière nous. Une maison a éclaté comme un fruit mûr et s'est écroulée dans la rue. Le maréchal des logis serre-file Roy a été, avec son cheval, couvert d'une poussière rouge comme du sang. J'ai cru qu'ils étaient tués ainsi que le dernier rang de quatre cavaliers.

Ce ne sera que le lendemain que j'apprendrai ce que seront devenus les prisonniers allemands. Très pénible affaire :

Se rendant compte que la situation devenait grave pour les dragons qui les accompagnaient et qu'eux-mêmes avaient de grandes chances d'être bientôt libérés, ils avaient cherché à se dissimuler dans un hangar parmi des véhicules agricoles, pour chercher à s'évader.

C'est alors qu'un maréchal des logis (sous-officier maréchal-ferrant d'escadron), (m'avait-on précisé), et un dragon avaient sauté à terre, furieux, les avaient pourchassés et sans ordres, abattus à coups de revolver et de carabine. (Comme le mentionne dans son carnet de route le capitaine de Léobardy du 15e Dragons, la cavalerie allemande, arrivée après nous, avait découvert les cadavres, parmi lesquels celui d' " un prince a allemand (comme l'écrit Léobardy), membre de la famille Hohenzollern. Une grave tension s'en était suivie entre la France et l'Allemagne. Mais quelle plus grave tension pouvait exister entre elles que l'état de guerre ? L'affaire avait été par la suite évidemment effacée et classée.)

- Puisque personne n'a le courage de les fusiller, moi je le fais ! avait crié le sous-officier. Vous voyez donc pas qu'ils s'évadent !

Nous trouvons un petit poste d'infanterie oublié près de la ferme de Fleuricourt. Ignorant les événements et non prévenu, il n'a pas bougé de place, laissant couler les heures. Le capitaine lui assure que depuis longtemps son unité a quitté La Maison-Bleue, en autobus, suivant probablement la route directe d'Amifontaine, le long de la voie ferrée, afin de couper au court. Et, le chef de section se décide à rentrer avec nous.

Une fois de plus, le capitaine nous réunit pour nous donner son avis.

- Ecoutez, dit-il, nous sommes déjà dans une situation aventurée, mais il nous est impossible d'abandonner ces fantassins. Nous les accompagnerons en marchant au pas, pour qu'ils ne restent pas en arrière. Ce serait une lâcheté.

Ce serait une lâcheté en effet.

Alors, la petite colonne se reporte en avant, de l'Hermite, toujours en pointe d'avant-garde. Derrière les chevaux suivent les fantassins, l'arme à la bretelle, marchant sur le côté du chemin, s'efforçant d'allonger le pas, afin de ne point nous retarder ; puis viennent les cyclistes pédalant doucement sur deux files.

La voix de l'artillerie semble avoir pris davantage d'ampleur à mesure que nous avons avancé. Maintenant c'est un roulement profond qui serre le cœur, un roulement qui, parti de tout près en face de nous, s'étend très loin là-bas vers la gauche et encore beaucoup plus loin à droite, derrière les collines et les ravins du plateau de Craonne.

Et cela forme une sorte de grondement comme celui de l'océan un jour de tempête, mais plus sinistre et plus angoissant. L'air et la terre tremblent à la fois. Et il en est ainsi pendant des kilomètres et des kilomètres.

Dans le concert infernal, des accalmies se produisent parfois, surprenantes, pendant lesquelles il est possible de reconnaître les voix des canons français et les voix des canons allemands très distinctes, puis la formidable conversation reprend plus violemment.

Voici Amifontaine. L'escadron traverse le village d'un temps de trot, par prudence, passe sous la voie ferrée et s'arrête pour attendre l'infanterie. En ligne par quatre, chaque peloton s'est dissimulé derrière un gros gerbier face au rideau d'arbres du ruisseau la Miette. Hier, en allant à Sissonne, nous nous étions arrêtés exactement au même endroit.

Nos fantassins arrivent enfin sous le pont du chemin de fer et, de suite, nous reprenons notre marche au pas sur la route de Juvincourt. Les Allemands postés sur le plateau de Craonne nous aperçoivent certainement et le prouvent en effet sans prévenir.

Un gémissement bien connu serre les épaules et crispe les figures. Un craquement sec, suivi de miaulements caractéristiques, éclate sur nos têtes. Le flocon blanc d'un shrapnell se découpe aussitôt juste au-dessus de l'escadron, tandis qu'entre les jambes des chevaux, volent de la poussière et des mottes de terre. Nous sommes vus. Bien tiré d'ailleurs pour un premier coup, un peu trop haut comme toujours et c'est heureux ! Comme de juste, la rafale ne se fait pas attendre. Les sifflements et les craquements arrivent avec ensemble et six éclatements de neige s'alignent sur un rang, comme à la parade, avec une précision mathématique. Personne ne rit ni ne parle. Presque tous les dos instinctivement sont voûtés.

- Encore trop haut ! dit une voix.

Nouvelle poussière et nouvelles mottes de terre. Quelques chevaux peut-être sont touchés, mais pas d'hommes.

D'un geste, le capitaine a entraîné l'escadron hors de la route. Nous ne gênons plus ainsi les cyclistes qui, libérés, passent en trombe, pédalant à toute vitesse. Jamais je n'ai vu des coureurs pédaler à cette allure. Les fantassins se sont couchés dans les fossés, le sac sur la tête. Pas d'abris : des terres labourées, des chaumes et des guérets.

Cette fois-ci, on rit. C'est bien trop à droite et trop en avant. Habilement, le capitaine, après une conversion nous a dispersés par pelotons. Les chasseurs cyclistes ont disparu derrière un repli de terrain et les fantassins, un par un, afin de ne pas attirer l'attention, progressent au pas de gymnastique. Ils ont la manière sous le feu.

La rage des canons s'arrête. Nous continuons d'avancer au pas, à travers champs, à cinq cents mètres à gauche du chemin. Juvincourt n'est pas loin. Pendant quelques minutes, une vaste ondulation en pente douce nous masque les hauteurs de Craonne et nous espérons goûter ainsi une appréciable tranquillité.

C'est une erreur.

De nouveaux sifflements - très brefs ceux-ci - déchirent l'air et, au ras du sol, en avant de nous, naissent six points blancs qui aussitôt se développent et se tirbouchonnent en épaisses volutes. On doit nous tirer dessus à très courte distance, car les détonations des éclatements et des coups de départ sont presque confondues. Nous n'avons pas le temps d'entendre arriver les obus.

Et cela vient de la gauche maintenant ! Parbleu les Allemands tiennent Guignicourt et Prouvais.

Il faut se hâter. Gare ! - Au trot. Marche !

La canonnade fait rage. Les batteries de Craonne arrosent copieusement le village de Juvincourt dont les toits disparaissent par endroits sous la fumée des shrapnells, tandis que celles de Prouvais continuent de nous prendre violemment à partie. Quelques chevaux et cavaliers déjà se sont écroulés.

Dans mon peloton, le " première classe " Maynardie a roulé pêle-mêle avec sa monture, Avrilette. Il se relève indemne, mais sa jument gît lamentablement et fait de vains efforts pour se redresser. Par pitié, le serre-file l'abat d'un coup de revolver.

Pauvre Avrilette, je l'aimais bien malgré sa méchanceté légendaire et sa regrettable habitude de taper dans le rang. Je la vois encore, au manège pendant les reprises, toujours en queue, trottant d'un air placide et convaincu. C'était la doyenne d'ailleurs, ayant quatorze ans, bien comptés, de service.

Meynardie et d'autres hommes démontés se suspendent d'une main à l'étrivière de camarades complaisants. Ils rentreront ainsi... comme ils pourront.

Cependant, le capitaine m'a détaché en avant pour tâcher de découvrir un passage sur le ruisseau, au sud de Juvincourt, la traversée du village semble trop périlleuse. Je m'en acquitte quand, des premières maisons, débouche à plein galop le capitaine Duché venant de Pontavert. Le colonel inquiet l'a envoyé à notre rencontre. Il m'appelle et s'écrie :

- Enfin vous voilà ! On vous croyait perdus. Vite, vite, il faut se dépêcher. Encore quelques minutes et il sera trop tard. Venez avec moi !

J'objecte que je cherche un passage mais il affirme qu'il vaut mieux traverser Juvincourt, que la chose est possible et plus sûre. Le trompette qui m'accompagne porte l'avis au capitaine de LangIois et, bientôt, l'escadron s'engouffre dans le village mort et désert. Les chasseurs cyclistes nous ont précédés à toutes pédales, et sont loin déjà. Les fantassins essoufflés, la figure rouge, se glissent par paquets le long des maisons, au pas de course.

Le fracas devient effroyable. Un peu partout, des pans de murs, des cheminées, des toits entiers se sont écroulés. Nous avançons au grand trot. La rue est jonchée de débris de tuiles, de vitres, de morceaux de poutres calcinées. Un cadavre de cheval ensanglante la place de l'église. Le curé n'est plus là, ni les femmes rieuses. Une épouvante est passée. Pas un être humain n'ose se montrer, tous se sont terrés au plus profond des caves. Le bruit mat et mille fois répété des fers et des sabots sur la chaussée sonore nous empêche d'entendre arriver les obus et miauler les shrapnells. Le capitaine Duché et moi chevauchons botte à botte, sans un mot, en tête de la colonne. Grâce aux maisons protectrices nous n'avons pas de pertes. A la sortie du bourg, s'ouvre une étendue de champs découverts jusqu'à La Ville-aux-Bois : ceux-là mêmes ou hier matin furent canonnés les spahis, les autobus et notre artillerie.

Toujours au trot, les pelotons à deux cents mètres de distance sont déployés en fourrageurs. Le spectacle est angoissant.

A quinze cents mètres environ devant nous, le terrain est coupé par la grand-route Laon-Reims allongeant son remblai continu entre deux rangées de platanes jaunis par l'automne précoce. Beaucoup de ces platanes ont été fauchés par les obus et, à chaque seconde, arrivent de nouveaux projectiles. Le carrefour de la Musette est violemment battu par l'artillerie allemande. Il ne faut pas songer à s'y aventurer. De même, le village de La Ville-aux-Bois qui disparaît sous une fumée blanche et noire sans cesse renouvelle. Visiblement, l'ennemi a concentré un tir intense sur ces points de passage, pour les interdire à nos colonnes.

Nous obliquons à gauche pour gagner la lisière sud du bois des Buttes. Le long de la route nationale, nous apercevons un grand nombre de fantassins battant en retraite et redescendant vers Berry-au-Bac. Enfin ! voilà des Français, nous sommes donc encore dans nos lignes. Mais il est temps ! Le front est là !

Ces fantassins marchent à travers champs, par petits paquets sans avoir l'air de se presser. Et pourtant à chaque instant, d'énormes obus percutants arrivent autour d'eux, soulevant de gigantesques colonnes de terre et de poussière. Le calme de ces hommes est splendide. Aucun d'eux ne se couche ni ne court. Peut-être viennent-ils de loin déjà et sont-ils hors d'haleine, incapables de prendre le pas de gymnastique.

Devant moi, se déplace en un groupe compact la musique du régiment. Les musiciens portent sur le dos leurs instruments protégés par des enveloppes de toile cachou. Ils vont d'un air placide comme s'il ne s'agissait que de gagner, ainsi qu'autrefois, la place publique de leur garnison pour le concert dominical. Autour d'eux, les marmites semblent les accompagner rageusement. Le sol en est littéralement bouleversé. On les entend venir de loin. Ce n'est plus dans l'air le déchirement soyeux du 77 mais un bruit bizarre et surprenant, analogue à celui d'un tramway grinçant dans un virage. Ou mieux l'oreille croit percevoir l'arrivée d'un wagonnet invisible et métallique lancé sur deux rails aériens, et sans grande vitesse d'ailleurs. Réellement, cela ne donne pas l'impression d'aller très vite. Ce roulement de wagonnet se complique d'un froufroutement qui, à mesure que le projectile se rapproche, devient de plus en plus aigu pour se terminer soudain par un silence d'un dixième de seconde suivi d'un bruit d'écroulement, l'éclatement.

Cela fait à peu près :

Vle Vle Vle Vle Vle Vlé Vlé Vli Vli... Brouâmmmmmmmm ! ! Et aussitôt s'élève une colonne opaque de couleur ocre mêlée de bistre, de rouge et de blanc sale. Des mottes de gazon, des éclats de fonte, des débris sont projetés dans tous les sens avec des sifflements. Un seul de ces obus suffirait à écraser le groupe des musiciens qui, toujours placide, continue d'avancer.

Depuis Juvincourt jusqu'à la route, le terrain que nous devons traverser apparaît soulevé par ces colonnes effrayantes et multiples. Elles se produisent par dizaines sur des endroits divers, semblant se déplacer, chercher les objectifs. Les fantassins, par petits paquets, se glissent entre elles, sans que jamais, par un hasard merveilleux, aucune ne les écrase.

Un instant, je vois une de ces formidables colonnes jaillir contre la musique du régiment. (Quel est ce régiment ? Je crois que c'est le 144e de Bordeaux.) Le nuage de terre et de fumée masque aussitôt les hommes. Les malheureux !... Le nuage se dissipe. Personne n'a été touché. Certains ont pris le pas de course, d'autres rajustent sur leurs épaules les instruments dérangés, mais aucune forme humaine, aucun cadavre ne reste allongé sur le sol. Seul, un grand trou noir s'arrondit comme un cratère à l'endroit où l'obus est tombé. Quant à nous, dispersés en fourrageurs, nous fonçons de l'avant, le dos un peu courbé, la gorge sèche. Nous croisons des fantassins cherchant de même à éviter l'orage. Le combat est extrêmement violent. Nous sommes malheureusement passifs, juste bons à recevoir des coups, non à en donner. C'est ridicule d'être venus se jeter dans une situation pareille !

Aucune plaisanterie, aucun quolibet sur les lèvres ! Pas un mot. Chacun écoute de toutes ses oreilles, tâchant de pressentir, d'après leurs ronflements, la direction, le point de chute probable des projectiles. L'impression est très pénible. Il est permis de se figurer , à chaque seconde, que l'on va brusquement être broyé là, tout d'un coup, stupidement, sans pouvoir se défendre.

Ah ! Quand donc les verrons-nous le sabre à la main, seulement à deux cents mètres, leurs obusiers et leurs canons ! Quelle belle revanche nous prendrons ! ! !

A plusieurs reprises, la chaîne de mes fourrageurs oscille et se disloque et de mon bras étendu je dois rectifier la direction. Le capitaine Duché est toujours botte à botte avec moi. Il y a de la gravité sur sa figure énergique dont les yeux fixes regardent, là-bas droit devant nous, le talus de la route, but qu'il nous faut coûte que coûte atteindre. Nous y sommes bientôt. D'un effort, les chevaux l'escaladent. Plusieurs, exténués de fatigue, tombent dans le fossé et , pied à terre, en jurant, les hommes les relèvent d'un coup de rênes. Derrière nous, le peloton suivant arrive comme une vague. Nous

débouchons de l'autre côté de la route dans un chaume allongé et nu, entre une lisière de bois et un ruisseau - la Miette - bordé de très grands arbres. Presque aussitôt on nous crie de dégager. Il y a là en effet un fourmillement de troupes. Je reconnais notre régiment massé contre le taillis. Le colonel est en tête, à cheval, entouré de quelques officiers. Plus loin, d'autres régiments de dragons, sont également massés à l'abri des vues. Toute la division probablement est réunie à cet endroit mais je n'ai pas le temps de m'en rendre compte. Pour la seconde fois plusieurs voix nous crient de dégager. Quatre pièces de 75 sont dissimulées derrière une levée de terre, la gueule tournée vers Guignicourt. Rapidement nous laissons le terrain libre et bientôt éclatent les aboiements brefs et sympathiques de nos canons. C'est notre groupe ! Ah ! Il est bien temps de tirer maintenant ! C'était ce matin qu'il le fallait, quand j'appelais l'artillerie ! Quels objectifs alors !

Le vacarme grandit de plus en plus. L'atmosphère est ébranlée de secousses prodigieuses, de sifflements, de gémissements sonores et métalliques. Une infinité d'obus, d'obus français, d'obus allemands, bêtes malfaisantes et mystérieuses sillonnent l'air, se croisant et s'entrecroisant sur leurs routes invisibles. Aucun d'eux cependant ne vient déranger notre tranquillité relative, bien que la cible que nous offrons soit belle. L'ennemi ne la soupçonne pas.

Le capitaine de Langlois s'approche et rend compte au colonel , visiblement joyeux de notre retour.

On se bat tout près à droite vers Berry-au-Bac. Le crépitement de la fusillade se mêle au bruit de chaudron caractéristique des mitrailleuses allemandes : dong ! dong ! dong ! dong ! dong !...

Le colonel, sabre levé, commande :

- Par escadrons demi-tour à gauche ! ... Marche !

Il a encore une bonne voix. On le sent heureux, satisfait d'avoir récupéré son 3e escadron. Pas nous ! Quelle malchance, quelle sottise d'avoir été obligés de revenir nous fourrer dans ce guêpier où nous n'avons rien à faire et dont nous ne sommes pas responsables ! Notre idée de monter en enfants perdus vers le nord était certainement meilleure. Du moment qu'avec tout ce temps perdu, avec ce manque de vues de notre chef, la situation splendide où nous nous trouvions hier était devenue critique et à moitié perdue et qu'on nous avait en somme abandonnés sur place, pour se sauver plus vite, nous aurions eu peut-être le droit d'agir par nous-mêmes. Le capitaine de Langlois en avait décidé autrement. Il était difficile de ne pas l'approuver. C'était malheureusement son devoir.

D'ailleurs maintenant c'était trop tard. Nous étions pris, empêtrés dans la glu de la retraite. Elle ne nous laisserait plus échapper. Le demi-tour en colonne d'escadrons s'exécute correctement

malgré le désordre qui nous entoure. Survivance de la rigueur des évolutions et de l'instruction en temps de paix...

Après avoir regroupé mon peloton - tout le monde est là, même deux hommes démontés venus à pied - je tâche d'avoir des renseignements. L'ennemi n'est plus en retraite mais contre-attaque sur toute la ligne. Il descend de Corbeny vers La Ville-aux-Bois et de Guignicourt sur Berry-au-Bac. La situation est sérieuse. Le trou n'existe presque plus ; il se referme de minute en minute et l'on a eu très peur pour nous. L'initiative a passé à l'ennemi ! Beau résultat, alors qu'hier...

La nuit tombe. Ma montre est arrêtée.

L'artillerie de la division tire à toute vitesse sur un objectif que je ne peux voir. Nous restons à cheval, très en ordre, face à la route, les nerfs à fleur de peau. Le bruit du combat vous met en fièvre, il met le sang aux tempes, brûlant les veines jusqu'au fond de l'être. Sans bouger, sans y participer, nous sommes en plein combat. C'est surtout un duel, plusieurs duels, d'artillerie.

Le général de brigade se tient sur la droite avec son état-major, près du ruisseau. Des estafettes circulent, portant des renseignements. Un sous-officier passe près de moi, l'air égaré et, sans me voir, me bouscule presque.

- On va charger ! dit-il.

Presque aussitôt un ordre est transmis.

- Pelotons demi-tour à gauche ! ... Marche !

Et, tournant le dos à la grand-route, la colonne longeant le taillis prend la direction de Pontavert.

Pontavert ?... Que signifie ? On parlait de charger pour dégager le pont de Berry-au-Bac. Alors ce n'est plus là qu'on va ?

Un capitaine de l'état-major du général Conneau est là, à cheval, à nous regarder. Je le connais de vue. Le mouvement de conversion me fait passer près de lui. Je le salue, un doigt à la visière du casque :

- Mon capitaine, c'est vrai ? On va charger ? Il me répond, en levant tristement une épaule :

- Pensez-vous ! Contre qui ? Et avec qui ? On revient derrière l'Aisne. La cavalerie n'a plus rien à faire ici. C'est fini maintenant. On parle de cantonner.

Ainsi, ce n'était pas vrai, ce capitaine n'a pas la moindre image d'Epinal à nous offrir.

Cependant, même les soirs de batailles perdues, il arrive que l'honneur soit sauvé par quelques escadrons qui se sont sacrifiés. L'histoire militaire française en offre maints exemples, telle, à Waterloo, la charge des cuirassiers de Milhaud au Mont-Saint-Jean et au ravin d'Ohain et, plus près de nous, la charge des cuirassiers de Reichshoffen du général de Bonnemains, le 6 août 1870, ou celle des chasseurs d'Afrique (les célèbres Braves gens) de la division du général Margueritte, leur chef tué à leur tête.

Certes, notre 10e division n'aurait aucune chance de porter jamais un nom glorieux. Celui du général Grellet ne resterait pas dans l'Histoire, non plus d'ailleurs que celui du général Conneau, mais il n'en aurait tenu qu'à ses chefs. Les occasions n'eussent pas manqué aujourd'hui. Tant pis pour eux !

En tout cas, nous n'avions pas mérité, nous, de revenir ainsi les épaules chargées d'humiliation.

- Tu es bien poli avec ton humiliation ! bougonne l'Hermite en venant ranger son cheval contre Ma-Zaza, moi je dis revenir la paille au cul ! Ça ne s'appelle pas autrement ! Non, mais regarde-moi cette pagaille, regarde leurs gueules (l'Hermite ne précise pas lesquelles) ça sent la peur, la sainte trouille !

Nous sommes trois maintenant qui chevauchons botte à botte, car Montmorin, rassuré sur notre sort, a plaqué son escadron, pour venir échanger ses pensées avec nous. Nous devons tous aller cantonner à Merval, petit village au nord de Fismes. Nous y resterons trois jours, d'ailleurs très mal installés, hommes et chevaux compris. Du moins aurai-je le temps de rédiger et d'aller faire (j'espère) taper à Fismes cette relation si détaillée, car je tiens à en garder les moindres souvenirs. Ces deux journées auront été si lourdes d'événements.

Nous revenons derrière l'Aisne, en effet. Au milieu d'un encombrement de troupes de toutes sortes, nous traversons Pontavert. Des renforts d'infanterie se portent vers La Ville-aux-Bois gravement menacée. Le 10e régiment de hussards, rangé contre un champ de maïs, nous regarde défiler. Nous échangeons des bonjours au passage. C'est la deuxième fois que nous nous rencontrons. C'est le régiment de corps du 18e corps. Le cheval Mi-Carême est toujours là. C'est un rude cheval.

A l'entrée d'une rue, un général, tête nue, adresse des félicitations à des chasseurs à pied qui, exténués, couverts de boue prennent un repos rapide. Beaucoup, n'en pouvant plus, se sont assis sur le pas des portes, le bord des trottoirs campagnards, d'autres se sont laissés choir inertes le long des maisons. Ils ont été engagés dans une affaire très chaude, paraît-il, et se sont comportés d'une façon splendide. Ce général est le général de Maud'huy, commandant le 18e corps.

Le 12e d'infanterie est là aussi. C'est lui qui a pris à la baïonnette la ferme Hurtebise, sur le Chemin des Dames, y faisant plus de cent prisonniers appartenant au 7e corps allemand. Je connais bien ce 12e R.I. Comme le 18e de Pau, il est composé de Pyrénéens , rudes montagnards. Parmi eux, beaucoup de Basques. J'ai été en garnison à Tarbes !

Je demande si le 18e est là ? Je ne l'ai pas revu depuis le village de Rupéreux, près de Provins. J'avais eu (on ne peut l'avoir oublié) une rencontre saisissante avec deux officiers et quelques hommes morts de fatigue. Ils sont repartis à l'attaque le lendemain matin au point du jour. Les retrouver là, à cent kilomètres plus au nord ! Braves gens ! Je m'étais plusieurs fois trouvé dans leur voisinage, mais sans jamais les revoir. On me crie que le 18e cantonne à Maizy, si jamais nous y passons... Brave 18e, je te connais ! Malheureusement non, nous n'y passerons pas...

 

Champ de bataille de Sissonne, 14 septembre, 17 heures. La bataille de Sissonne n'a pas eu lieu. On a tout abandonné à l'ennemi sans combat

Ces chasseurs à pied exténués aux uniformes bleu marine déchirés (c'est à Corbeny qu'ils se seraient si bien battus), le général de Maud'huy tête nue parmi eux, la canne à la main, ces fantassins aux pantalons rouges couverts de terre, retour d'Hurtebise, assis eux aussi sur le bord des trottoirs, tout cela compose un tableau coloré, épique, qui fait invinciblement songer à la célèbre aquarelle d'Alphonse de Neuville les Dernières Cartouches de l'infanterie de marine à Bazeilles, le 2 septembre 1870.

- Dommage que nous n'ayons pas un Alphonse de Neuville parmi nous !

J'ai fait cette réflexion à haute voix.

L'Hermite aussitôt la relève avec son habituel esprit de repartie et d'à-propos :

- Et pour lui donner quoi comme sujets ? Qu'est-ce que nous rapporterons, nous autres cavaliers, quand nous reviendrons chez nous, comme sujets de tableaux de cette bataille dont on va tant parler. Nous n'aurons rien dans les mains.

Ah, au fait si ! Nous aurons à offrir aux peintres un fameux choix de pieds à terre, de marches au pas et de demi-tours. Celui de Sissonne sera le meilleur, le plus recherché, on se battra pour le peindre. Il sera historique.

Mais quelqu'un à cheval nous salue à la sortie de Pontavert. C'est ce capitaine de l'état-major du corps de cavalerie Conneau. Il nous comprend !

Le soir tombe.

Sur ce ciel de couchant qui n'a pas eu le droit de s'être paré du pourpre royal des soirs de victoire mais est resté d'un gris livide et pluvieux - un ciel de bataille perdue - la silhouette de ce capitaine se découpe comme la statue équestre de la déception, de la désillusion que nous ressentons si profondément.

ANALYSE CRITIQUE DE L'ACTION DU CORPS DE CAVALERIE CONNEAU A SISSONNE

LA BATAILLE DE SISSONNE N'A PAS EU LIEU.

Malheureusement... Nous avions tout ce qu'il fallait pour en faire une éclatante victoire. A commencer par la surprise, laquelle eût provoqué chez l'adversaire désordre et panique. Bien conduite par un chef énergique et lucide, l'action eût été décisive. Elle avait sans doute toutes chances de mettre fin à la guerre.

L'armée française ne poursuit pas avec assez d'énergie.

Le 13 septembre et même encore le 14 au matin, le haut commandement français est convaincu que les armées allemandes, très éprouvées, sont toujours en retraite et qu'on s'achemine vers une libération rapide du territoire.

Le général Berthelot, aide major-général, dont la qualité dominante n'a pas toujours été l'optimisme (ne voulait-il pas qu'on retraitât jusque derrière l'Aube et n'était-il pas opposé à ce qu'on reprît l'offensive dès le 5 au nord de la Seine ? ), déclarait le 8 que le résultat obtenu en deux jours était si extraordinaire que trois semaines allaient suffire pour se défaire de la présence indésirable des armées allemandes. Aujourd'hui, ayant recouvré son total optimisme, il circule dans les couloirs de Châtillon, affirmant que dans quinze jours il n'y aura plus un seul soldat feldgraù sur le territoire national, sinon les prisonniers.

Au G.Q.G., l'euphorie est si grande que les jeunes turcs l'accusent de pessimisme :

- Quinze jours ! La fin de la semaine y suffira ! La frontière est à quarante kilomètres !

Joffre cependant garde un calme olympien. II trouve que son 3e Bureau lui a fait signer un peu vite ce bulletin d'incontestable victoire dont il n'est pas l'auteur :

La bataille qui se livre depuis cinq jours s'achève par une victoire incontestable. La retraite des Ire, IIe et IIIe armées allemandes s'accentue, etc.

De cette erreur d'appréciation va découler toute la suite de la guerre, sa forme et sa durée. C'est dire qu'elle va, sur tous les plans, entraîner les plus graves conséquences. Le succès des premiers jours de l'offensive a été si net qu'un état d'esprit s'est installé à tous les échelons dans l'armée française, même chez les combattants cependant bien placés pour apprécier l'âpre violence des batailles livrées en certains points par les arrière-gardes allemandes, par exemple à Montmirail et à Marchais : maintenant le plus dur était fait, il n'y avait plus qu'à laisser aller. On était sur la fameuse pente savonnée de la victoire. Sans méconnaître les efforts parfois magnifiques de certaines unités allant jusqu'au fait d'armes collectif pour refouler l'ennemi, il est juste de déclarer que l'armée française n'a peut-être pas mis tout l'élan, apporté toute l'énergie, la dureté qu'il eût fallu pour se défaire de l'armée allemande, c'est-à-dire la battre et la détruire. Elle a manqué de punch.

En ce qui concerne la cavalerie, n'a-t-on pas perdu de vue que son rôle essentiel est, dans la victoire, de transformer en déroute la défaite de l'ennemi ? Quand le 8 septembre on a constaté les symptômes indubitables de sa retraite, on s'est contenté de l'accompagner, on l'a suivie, non poursuivie. La cavalerie laissait souvent l'infanterie passer la première. Pourquoi se donner plus de mal qu'il n'en fallait puisque l'ennemi s'en allait ? Pourquoi provoquer de nouveaux deuils, de nouvelles ruines ? Pourquoi livrer des combats superflus ?

En somme, n'avait-on pas cédé à l'esprit de facilité, au goût du moindre effort ?

Et cependant quelles belles occasions n'avait-on pas eues d'en finir !

Ainsi, on n'avait jamais vu sur un théâtre d'opérations le dispositif de l'adversaire se désorganiser à ce point de ses propres mains : sur la Marne, une déchirure large de quarante kilomètres s'était d'elle-même ouverte entre deux armées. Et huit jours après, cette déchirure mesurait encore vingt kilomètres à Sissonne !

Personne n'en avait profité. A qui en revenait la faute ? Au commandement ?

Aux exécutants ?

Aux deux certainement.

Personne n'avait accepté de faire son mea culpa, de prendre à son compte la responsabilité de l'erreur commise par le relâchement de la poursuite. Cela, dès septembre 1914, nous avait conduits (et l'univers avec nous) à la fatalité de cette guerre de quatre ans et demi, cette guerre absurde, cette guerre idiote, dont nous pouvions faire l'économie. Pour les vainqueurs et les vaincus le résultat eût été le même. Et le postulat de von Schlieffen se fût trouvé vérifié : avec les moyens énormes dont disposent aujourd'hui les adversaires, le résultat de la guerre se limitera à celui de la première bataille. Que s'était-il donc passé ?

Comment cela avait-il pu arriver ?

LA CAVALERIE, ARME DE LA JEUNESSE.

La cavalerie devrait être la première à s'adresser des reproches. Non que cette arme d'élite (d'élite par l'âme qui l'animait) eût abandonné quoi que ce fût de son ardeur, de sa fougue et de ses traditions à travers les âges. Depuis le premier Empire, depuis la monarchie, depuis beaucoup plus loin, depuis l'Antiquité, depuis toujours, elle était restée la même. C'était une arme jeune. Elle était la jeunesse même.

Sous Turenne, les colonels de mousquetaires avaient vingt-deux ans. ,J'ai rappelé au seuil de ce livre que Napoléon a laissé. cet aphorisme quelque part dans ses écrits : La guerre est affaire de lieutenants. Et que Lassalle chargeait à la tête de sa brigade de houzards, à Wagram, droit sur les étriers, en hurlant : tout hussard qui à trente ans est encore vivant n'est qu'un jean-foutre !

Lorsqu'il fut tué d'une balle au front. Il avait trente-deux ans.

Cela dit bien ce que cela veut dire: il ne faut pas donner des cadres trop vieux à la cavalerie.

En 1914, au départ pour la guerre, toute l'armée active française était jeune (Le service de trois ans venait d'être rétabli. Dans toutes les armes les régiments actifs étaient composés d'hommes âgés de vingt à vingt-cinq ans immédiatement mobilisables. Il y avait très peu de dispenses. Cela nous a sauvés. La bataille de la Marne n'eût pas été une victoire si nous n'avions pu mettre en première ligne les effectifs suffisants.).

Oui, mais la cavalerie avait comme cadres des officiers trop vieux. Ils avaient les mêmes limites d'âge que dans les autres armes. Le cheval est un sport qui exige la jeunesse. La guerre aussi. Et davantage encore la guerre à cheval.

Je me rappelle très bien que le colonel commandant mon régiment de dragons était tout près, le jour de la mobilisation, d'avoir atteint la limite d'âge des colonels : cinquante-neuf ans. C'était trop, beaucoup trop !

Quel âge pouvait avoir le général Grellet, qui allait bientôt prendre le commandement de notre 10e division à la place du général Conneau appelé lui-même à celui du corps de cavalerie qui porterait son nom ? L'un et l'autre devaient certainement avoir dépassé soixante ans. C'était trop, infiniment trop !

Avoir une cavalerie jeune au siècle de Louis XIV, au temps des passages du Rhin, avoir une cavalerie jeune sous le premier Empire était simple, on était toujours en état de guerre. Avoir une cavalerie jeune à la veille de 1914 n'était pas aussi simple. Le métier d'officier était un métier également en temps de paix. Il s'échelonnait sur une durée d'au moins trente ans.

Il s'agissait d'assurer l'existence matérielle de l'officier, ce qui était normal et légitime. D'où l'obligation de le garder en activité, même s'il avait vieilli et de lui donner grades et soldes en rapport avec son âge, son autorité, son expérience et parfois son prestige.

La cavalerie française, en 1914, était tout de même pleine de jeunesse (nous l'avons vu au long de ce livre), jeune d'abord par ses jeunes officiers, comme dans toutes les autres armes. Et ensuite par ses très nombreux engagés volontaires dont la grande majorité préparaient Saumur et étaient déjà en puissance des officiers à la suite d'une rigoureuse sélection. Tout cela formait une arme à l'effectif élevé (89 régiments en France, 10 en Afrique du Nord) dont les qualités étaient d'être à la fois militaire et sportive, aimant passionnément son métier, c'est-à-dire l'armée et les chevaux, patriote et revancharde, ayant en permanence les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges. Toutes ces qualités se rencontraient dans l'ensemble de l'armée. S'il y a eu des jeunes gens qui se sont enflammés à la nouvelle de la déclaration de guerre, c'était certainement dans toutes les armes, mais d'abord dans la cavalerie qu'on les trouvait.

Pour peindre leur enthousiasme je me suis servi d'une figure , j'ai dit qu'ils étaient partis les yeux pleins d'images d'Epinal. Rien n'a été plus vrai.

Aussi, leur déception a-t-elle été profonde à constater que, même avant les premières opérations réelles, le haut commandement de la cavalerie ruinait de ses propres mains l'arme principale qui aurait dû faire l'objet de tous ses soins, de tous ses soucis : le cheval.

Joffre rapporte dans ses Mémoires qu'après trois semaines de guerre il avait dû relever de leur commandement pour incompétence devant l'ennemi, insuffisance, ou fatigue : un sur deux des généraux commandants de corps de cavalerie, cinq sur dix des généraux commandants de division de cavalerie.

Ce sont là des chiffres impressionnants.

Dommage que l'hécatombe ne se fût pas étendue aux généraux de brigade et à certains colonels de régiments.

Nous avons déjà traité de ce sujet, mais il a pris une telle importance dans la suite des opérations, qu'il est justifié d'y revenir.

RESPONSABILITE DU COMMANDEMENT DANS LA RUINE PHYSIQUE DE LA CAVALERIE.

Ceux qui auront vécu dans la cavalerie les douze jours de couverture de la concentration de l'armée Castelnau devant Lunéville ne pourront oublier le comportement de plusieurs commandants d'unité du corps de cavalerie Conneau. Il était à croire que le fait de passer brusquement de l'état de paix à l'état de guerre les avait frappés cérébralement au point de leur faire perdre tout jugement raisonnable.

Pour eux, être en guerre entraînait l'obligation de supporter, ou d'imposer, des fatigues et des privations même évitables.

- Mon ami, c'est la guerre ! A la guerre comme à la guerre, les chevaux peuvent rester toute la journée sans boire, ils boiront cette nuit au cantonnement !

- Mettre vos chevaux à l'ombre, alors que c'est la guerre ?

Vous plaisantez. ils en verront bien d'autres et vous aussi ! Il s'agit de s'aguerrir, comprenez-vous ? (sic dixit).

Il s'agissait exactement du contraire. Il s'agit, à la guerre, de durer, de conserver toutes ses forces physiques et même pour les hommes, morales, afin de pouvoir, au moment de l'action, s'engager avec la plénitude de ses moyens.

Il n'est pas douteux qu'il n'en a pas été ainsi pour une part des unités du corps Conneau. Nous avons vu qu'en Lorraine le général Conneau, le premier jour des opérations, avait refusé de traverser la Sarre, en raison de l'état de fatigue de ses chevaux.

Or, qu'avait-il fait depuis douze jours, le corps Conneau ? Il était resté à se dessécher et à se brûler sans bouger et sans boire sous un soleil torride dans un ravin entièrement dénudé, sans un pouce d'ombre.

Ce qui était doublement stupide. Stupide d'abord, parce qu'il n'était pas nécessaire d'être bien intelligent pour prévoir l'état lamentable dans lequel seraient les chevaux après douze jours de ce régime. Le premier cavalier de 2e classe s'en indignait. Stupide ensuite, parce que avoir choisi un tel endroit exposé à une parfaite vue verticale témoignait de la part d'un officier supérieur (ou même officier général) d'une ignorance criarde à l'égard des possibilités de l'observation par avion.

" PERSEVERARE DIABOLICUM."

L'avoir ignoré, alors que depuis deux ans l'armée française et l'armée allemande étaient dotées chacune d'une aviation militaire éprouvée (grandes manœuvres de 1912) était déjà grave pour un officier, quel que fût son grade, car cela dénotait une grande paresse d'esprit. Mais avoir vu toute la 10e division survolée dès le premier jour à moins de cinq cents mètres par un avion allemand, aux croix noires, et avoir maintenu cette division les jours suivants au même endroit était persévérer dans la même erreur et faire preuve d'un aveugle entêtement. Ce fut le cas. J'en ai été témoin.

Que l'autruche, la tête enfoncée dans le sable, se figure dissimulée aux yeux de ses poursuivants, on peut s'en amuser. Qu'un général ait jugé suffisant de masser sa division derrière un repli de terrain, puisqu'elle était à l'abri de la découverte des reconnaissances de cavalerie, il aurait été permis de le critiquer. Il n'était pas permis d'en rire, c'était attristant.

A qui la faute ?

La faute en est toujours au plus élevé en grade, au plus élevé en fonctions.

JOFFRE ET LE CORPS DE CAVALERIE CONNEAU.

Le corps de cavalerie Conneau a-t-il été bien utilisé par le généralissime Joffre ?

Le corps Conneau était organiquement à ses ordres directs, sans intermédiaire. Il en était de même pour les divisions de cavalerie dites indépendantes, c'est-à-dire non groupées en corps de cavalerie (ce fut le cas de la 10e division les premiers jours de la guerre). Joffre les engageait à son idée et leur donnait directement ses ordres.

C'est ainsi que le corps Conneau, de nouvelle formation, fut transformé par interchangement de divisions au moment d'être transporté par voie ferrée sur le théâtre d'opérations de la Marne. Il s'agissait de couvrir la retraite de l'armée d'aile gauche (Ve Armée) en danger d'être enveloppée par l'aile droite de von Kluck. Utilisation classique de la cavalerie. Rien à dire. Tout s'était bien passé et le corps Conneau avait, cette fois, rendu d'excellents services en ralentissant par le combat à pied et par son artillerie la poussée de l'ennemi. Les chevaux n'avaient vraiment pas beaucoup fatigué. Nous l'avons vu.

II n'en fut pas de même à partir du 5 septembre, date de la reprise de l'offensive. Non pour la fatigue des chevaux, mais pour l'emploi inopportun de cette magnifique grande unité.

Le commandant en chef avait jugé utile de laisser le corps de cavalerie Conneau à la disposition et sous les ordres du général commandant la Ve Armée (Franchet d'Espérey). Certes, Joffre tout en donnant ses ordres à la Ve Armée ne se privait pas d'en donner en même temps au corps de cavalerie, comme s'il l'avait conservé sous sa direction. A dire vrai, cela n'entraînait pas une véritable dualité de commandement, car Joffre prenait soin de ne donner à Conneau des directives que dans le cadre de celles qu'il donnait aussi à Franchet d'Espérey. Mais enfin cela avait pour effet d'éloigner Conneau de sa sphère d'autorité au moment même où celui-ci allait avoir besoin d'être stimulé dans l'ardeur de la poursuite. La mesure n'était pas heureuse, car elle risquait en certains cas d'engendrer l'équivoque : le corps de cavalerie ne devait-il recevoir d'ordres que de la seule Ve Armée ou en recevoir éventuellement aussi du commandant en chef ?

Un exemple typique de cet inconvénient est offert par l'instruction particulière n° 19, déjà citée, de Joffre à Franchet d'Espérey le 8 septembre à 19 heures :

La Ve Armée couvrira le flanc droit de l'Armée britannique et dirigera à cet effet un fort détachement sur Azy et Château-Thierry. Le corps de cavalerie Conneau, franchissant la Marne, assurera d'une manière effective la liaison entre l'armé britannique et la Ve Armée.

Or, le corps de cavalerie est sous les ordres de la Ve Armée, il appartient à celle-ci de l'utiliser comme elle l'entend. Instruction malheureuse de Joffre, car Conneau, qui n'est pas particulièrement dans le mouvement en avant, ne va pas manquer de s'en prévaloir pour ne pas pousser avec la vigueur désirable la poursuite de l'ennemi, bien que Joffre, par une nouvelle instruction particulière n° 20 pour les Ve, VIe et IXe Armées et sous le n° 4 450 pour l'Armée W, datée du 9 septembre à 22 heures, prescrive dans cette instruction que :

Le corps de cavalerie Conneau, opérant avec le 18e corps, prendra contact avec l'ennemi et cherchera toujours à percer dans la direction générale d'Oulchy-le-Château.

Une fois encore, Joffre s'aventure dans le domaine de la Ve Armée en ce qui concerne le corps Conneau. Il a raison de le pousser maintenant, mais a eu tort précédemment de lui parler de cette affaire de liaison entre la Ve Armée et l'armée britannique. Etant donné l'homme qu'est le général Conneau, qui ne demande qu'à être retenu, non à être poussé (Sans doute par souci de ménager son corps de cavalerie, très fatigué.), c'était le plus sûr moyen de lui fournir prétexte à l'inaction.

Quel jeu jouait donc le général Conneau, avec ses yeux noirs et son teint olivâtre ? Neveu du médecin particulier de l'empereur Napoléon III, c'était à cette filiation qu'il avait dû sa fortune. Précédé d'une réputation de cavalier allant et de caractère décidé, nous avions été heureux de partir avec lui, comme chef de la 10e D.C.

Nous avions vite déchanté. D'abord, n'était-il pas responsable de la ruine des chevaux, davantage par manque de soins élémentaires que par excès de travail ? Certes, les chevaux restaient sellés de trop longues heures immobiles, démontés, leur cavalier pied à terre à côté d'eux. Cela ne se serait pas appelé imposer trop d'efforts à des chevaux, si l'on eût pris soin de les mieux soigner auparavant.

Oui, quel jeu jouait donc le général Conneau ? Il n'était tout de même pas une mauviette ! Nous l'avions connu, nous, en garnison en temps de paix. Il lui arrivait de sauter la barre au manège, alors que, parvenus au grade de colonel, bien peu aimaient à s'y risquer. Nous lui avions de ce fait accordé peut-être un peu vite la palme de l'esprit cavalier. Lui au moins, il sautait. Pas bien haut, peut-être, mais enfin il sautait. Comment avait-il pu changer à ce point ? D'aucuns pensaient, et peut-être n'étaient-ils pas loin de la vérité, que le limogeage du général Sordet l'ex-commandant du 1er corps de cavalerie avait frappé et inquiétait toujours le général Conneau. Le général Sordet avait été relevé de son commandement, son corps de cavalerie étant devenu inutilisable après seulement vingt jours de campagne par suite du terrible état de ses chevaux.

Ce n'était pas entièrement de la faute du seul général Sordet. En tout cas, Conneau ne voulait pas subir le même sort.

Quoi qu'il en fût, le corps Conneau (Même les cavaliers de 2e classe, qui venaient d'être acclamés par la population de Château-Thierry, maugréaient de se voir arrêtés en plein élan. La réprobation était unanime. Comment le commandement ne le sentait-il pas ?), tout entier, avait jugé sévèrement d'avoir été arrêté aussitôt après la victoire de Château-Thierry et condamné sans raisons à l'humiliation d'être obligé de cantonner sur les rives mêmes de la Marne.

Tout le monde sentait bien qu'il n'y avait qu'à continuer, à pousser de l'avant, à foncer ! Il n'y avait plus rien devant nous. Le vide. Perdre ainsi toute une nuit ! Le clair de lune magnifique aurait permis à travers champs une progression ininterrompue.

Si l'on avait continué, de grandes perspectives se fussent trouvées ouvertes devant le corps Conneau. Et derrière lui, devant l'armée française.

Mais nous n'allons pas reprendre ici le procès de ce qui s'est passé sur le plateau du Tardenois. Si le corps de cavalerie Conneau avait parcouru seulement trente kilomètres de plus, il aurait opéré sa jonction au nord de la forêt de Villers-Cotterêts avec ce qui restait du corps de cavalerie Sordet devenu corps Bridoux, c'est-à-dire la 5e division provisoire du général de Cornulier-Lucinière. Cette excellente division, composée d'éléments provenant du corps Sordet ayant survécu à sa disparition avait été lancée sur les arrières de l'armée von Kluck, pour y jeter le désordre et, si possible, faire sa jonction avec l'armée anglaise, la Ve Armée française et, bien sûr, le corps Conneau faisant tous irruption par la brèche de quarante kilomètres ouverte accidentellement entre les Ire et IIe armées allemandes.

C'était aussi la nuit (nuit du 9 au 10 septembre) où l'héroïque lieutenant de Gironde, à la tête de son escadron du 16e Dragons (toujours de la 5e D.C. provisoire du général Cornulier-Lucinière), allait charger à la lance et mettre à mal une escadrille d'avions allemands surprise sur le plateau de Vivières, à la ferme de Vaubéron. Nous en étions, au bivouac, à Oulchy-le-Château à dix-huit kilomètres à vol d'oiseau ! Nous aurions pu lui tendre la main et l'aider à regagner les lignes françaises. Nous étions tout près de l'escadron de Gironde !

Trente kilomètres de plus et c'était immanquable ! L'anneau était rivé entre Cornulier-Lucinière et Conneau au nez de von Kluck (Déjà von Kluck, avec tout son état-major, avait failli être enlevé par un escadron du 15e Chasseurs à cheval en pleine forêt de Villers-Cotterêts, alors qu'il faisait procéder au déplacement de son quartier général.

Von Kluck mentionne lui-même cet incident dans ses Mémoires : En forêt de Villers-Cotterêts, dit-il, un parti de hardis cavaliers ennemis est parvenu jusqu'à nous. L'affaire a été chaude. Mes officiers et moi-même avons dû nous défendre à coups de fusil.). C'eût été alors à Maunoury et à French de jouer pour détruire von Kluck. Maunoury à gauche, French à droite, renforcé bien entendu du 18e corps de la Ve Armée française. La Ve Armée se serait précipitée aussi dans la brèche contre Bülow devenu en position désespérée.

En fait, on avait laissé échappé une grande possibilité de victoire.

Mais la question pour moi n'est plus à Fère-en-Tardenois. Elle est à cinquante-cinq kilomètres plus au nord-est, à Sissonne, où la carence du corps de cavalerie va se répéter dans des conditions bien plus déplorables encore.

UN SOUS-LIEUTENANT DE CAVALERIE DE 1914 ACCUSE

Le terme accuser peut paraître excessif. Il n'en est rien. On le comprendra quand, élargissant le sujet, cette étude changera de caractère et passera du domaine de la critique des opérations militaires à celui plus vaste des idées générales et de la philosophie.

Nous n'avons eu jusqu'alors qu'une vue de ce qui s'est passé à Sissonne par ma relation personnelle écrite au lendemain de l'affaire, c'est-à-dire celle d'un exécutant placé il est vrai au cœur même de l'action. C'est tout de même insuffisant pour porter un jugement valable.

Il est nécessaire d'avoir à présent connaissance de l'autre face du décor, celle où agissaient de leur côté les principaux chefs, en fonction de la situation générale, et des conditions dans lesquelles ils se trouvaient, en particulier des directives et ordres qu'ils ont donnés ou reçus.

Ces principaux chefs ont été d'abord, bien entendu, le commandant en chef, le général Joffre, le général commandant la Ve Armée (Franchet d'Espérey), le général commandant la 10e division de cavalerie (Grellet) et quelques autres ayant joué un rôle moindre. Tous ont eu leur part de responsabilité en cette affaire.

Joffre, nous venons de le voir, est toujours convaincu les 13 et 14 septembre que l'ennemi, très ébranlé, est en pleine retraite. Il sait parfaitement que von Kluck, n'en faisant qu'à sa tête malgré les instructions du lieutenant-colonel Hentsch parlant cependant au nom de Sa Majesté, le Kriegsherr, et de Moltke, chef de la Direction Suprême, retraite droit vers le nord devant Maunoury et non vers le nord-est pour que son aile gauche reste soudée à l'aile droite de Bülow. Ceci a pour effet d'agrandir encore la brèche de quarante kilomètres ouverte entre sa Ire Armée et la IIe Armée. Mauvais prétexte donné par Kluck : si je retraite plus à ma gauche, cela me fait prêter le flanc dangereusement devant les Anglais (Ce qui fera relever von Kluck de son commandement malgré le remarquable redressement de son armée sur le Chemin des Dames.).

Joffre sait tout ça, il donne l'ordre à Maunoury avec sa VIe Armée de poursuivre von Kluck droit vers le nord (ce qui ne nous intéresse pas, nous, à Sissonne) et l'ordre à Franchet d'Espérey de poursuivre von Bülow vers le nord-est (ce qui nous intéresse).

Il laisse malheureusement toujours le corps de cavalerie Conneau à la disposition de Franchet d'Espérey, et c'est grand dommage en ces moments qui devraient être d'intense poursuite. Je sais bien que Joffre a laissé à Conneau l'instruction permanente de saisir toutes les occasions d'attaquer et de détruire l'ennemi en retraite.

C'est égal. Conneau n'a pas les coudées franches. Il n'est pas libre d'agir à son idée. II saura bien le faire valoir lorsqu'il aura à se défendre de l'échec de Sissonne.

Voyons maintenant les instructions de Franchet d'Espérey à Conneau :

Le vendredi 11 septembre à 18 heures (on vient enfin de forcer la Vesle), il lui donne l'ordre général n° 517/3 accompagné d'une " instruction personnelle et secrète au général Conneau ", n° 518/3, à 18 heures, ce même 11 septembre.

Que dit cet ordre 517/3 ? Il précise :

Rechercher les colonnes ennemies dans les directions de Laon, Montcornet, Rethel, Vouziers, couvrir le flanc nord-ouest de la Ve Armée.

(Montcornet, Rethel, Vouziers, tout ça, c'est évidemment dans la direction nord, nord-est, qui est celle dans laquelle doit retraiter l'armée. C'est normal.)

Cependant, Franchet d'Espérey prend soin de répéter dans cet ordre la phrase de Joffre destinée visiblement au corps Conneau : saisir toute occasion d'attaquer et détruire l'ennemi.

Et nous arrivons aux journées cruciales des 13 et 14 septembre. Nous savons déjà ce qui s'est passé. Mais nous n'avons rien su des directives données par Franchet d'Espérey à Conneau. Les voici : Joffre a lancé le 12 septembre au début de l'après-midi (à 2 heures 30 de l'après-midi)) l'instruction particulière n° 23 destinée aux armées ,accompagnée de directives d'exploitation. Voici seulement ce qui a trait à la Ve Armée :

- L'ennemi, dit-il, continue à céder devant nos armées de gauche et l'armée anglaise. Les dispositions seront prises après le passage de l'Aisne :

La Ve Armée, se maintenant en liaison étroite par un détachement avec la droite de l'armée britannique, passera l'Aisne par sa gauche le plus tôt possible, de façon à se placer à cheval sur cette rivière.

Aucune variation n'est apportée à l'instruction particulière n°22 en ce qui concerne les autres armées.

Fort des instructions du G.Q.G. du 12 portant les n° 22 et 23 , mais restant libre d'utiliser le corps Conneau comme il l'entend, Franchet d'Espérey adresse le 13 septembre à 9 heures du soir l'ordre n° 534/3 destiné aussi à ses quatre corps d'armée d'infanterie ( 18e, 3e, 1er, 10e de la gauche à la droite) et à son 4e groupe de divisions de réserve (général Valabrègue) dont nous ne citons ici que le passage concernant le corps de cavalerie :

13 septembre 1914, 9 heures du soir. Ordre n° 534/3.

IV - Le corps de cavalerie agira avec ses gros sur le flanc nord des troupes allemandes signalées vers Châtel-sur-Aisne.

Une partie de ses forces sera dirigée sur les derrières des troupes allemandes engagées contre le 18e corps dans la région de Corbeny-Craonne.

V - Un compte rendu de la situation sera adressé à l'armée le 14 septembre à 6 heures (six).

VI - P.C. de l'armée : Reims.

Signé : Franchet d'Espérey.

P.A. le chef d'E.M. Hély d'Oissel.

 

De cet ordre vont découler tous nos malheurs du lendemain 14. D'abord, Franchet d'Espérey va s'hypnotiser sur la libération de Reims, que Bülow n'entend pas lui concéder aussi facilement. Franchet d'Espérey va s'y entêter, s'y user.

Avant son ordre 534/3 du 13 septembre, Franchet d'Espérey en avait diffusé un autre, n° 531/3 daté du 12 septembre, pour définir les zones d'action entre les différents corps d'armée engagés, le corps de cavalerie et le groupe de divisions (Valabrègue), quand on aurait passé l'Aisne.

Tout à fait à gauche, le 18e corps devra traverser l'Aisne à Pontavert, suivre la route 44 (Reims-Laon) se saisir du gros bourg de Corbeny, grimper les pentes du Chemin des Dames, s'emparer des bourgades de Craonne et Craonnelle (bien connues dans l'histoire militaire). L'ennemi est en train de s'y installer. Ses avant-gardes auront pour objectif d'occuper au-delà le village de Gondelancourt et, si possible, le plateau du Vieux-Laon.

A la droite du 18e corps, le général Valabrègue avec son 4e groupe de divisions de réserve franchira l'Aisne à Berry-au-Bac (route 44) pour atteindre avec ses gros la région Juvincourt, Guignicourt et avec ses avant-gardes Amifontaine et Prouvais.

Quant au corps de cavalerie, la 10e D.C. dont c'était le tour d'aller de l'avant, franchirait l'Aisne, comme le 18e corps, à Pontavert, et par La Ville-aux-Bois passerait devant l'infanterie. Enfin ! ! ! Elle patrouillerait devant elle et s'avancerait, si elle le pouvait, par Juvincourt, Amifontaine, jusqu'à Sissonne.

Joffre et Franchet d'Espérey voient grand. Ils ne doutent de rien. L'ennemi bat toujours en retraite, n'est-ce pas ?

Conneau, fort des instructions de Franchet d'Espérey, comprend à juste titre que celui-ci a l'intention de faire effort vers l'est-nord-est, direction où Joffre lui a prescrit de repousser Bülow. L'effort de la Ve Armée va donc s'exercer beaucoup plus par sa droite ( 10e, 1er et 3e corps) que par sa gauche ( 18e corps). Cela convient d'autant plus à Franchet d'Espérey qu'il a devant lui Reims, morceau de choix qu'il est impatient de s'offrir par un dégagement spectaculaire. C'est si vrai qu'il a préparé son entrée solennelle à cheval pour le 13 au matin dans la capitale du champagne (Or, Bülow tient toujours les lisières de Reims. en particulier les forts de la ceinture de l'est : Brimont, Berru et La Pompelle. Reims est un camp retranché très sérieux et très solide. Bülow s'y accroche. Son artillerie couvre d'obus la ville. On se bat dans le faubourg de Cérès. Franchet d'Espérey n'y pourra pas maintenir son P.C. d'armée et devra le reculer dans le village de Romilly. L'entrée triomphale à cheval n'aura pas lieu et le propre sous-chef d'état-major de Franchet-d'Espérey y sera même tué par un éclat d'obus.).

Mais Conneau va commettre la bévue de ne pas discuter les instructions de Franchet d'Espérey. Il va commettre aussi celle, si commune à beaucoup de chefs investis d'un commandement important, de laisser disperser, ou de disperser eux-mêmes, une part essentielle de leurs forces, affaiblissant ainsi l'outil qu'ils ont dans les mains. Et en général juste au moment de s'en servir pour leur propre compte.

Toujours cette imprudence, cette rage d'éparpiller, de distribuer leurs , moyens entre ceux qui en réclament une part, un morceau ! Conneau n'y a pas manqué ! Il n'a donc pas compris, le 13 après-midi, que sa 10e division pénétrait dans le fameux " trou " entre les Ire et IIe Armées allemandes (toujours le même depuis Château-Thierry) et qu'il avait le vide absolu devant lui ? Tous nos comptes rendus de reconnaissances d'officiers de la 10e D.C. le lui ont cependant affirmé, confirmé !

Non seulement il ne va pas faire appuyer sa 10e D.C. par ses deux autres divisions, mais il va en abandonner lui-même le commandement et le placer sous celui du général Abonneau pour soutenir, à droite du trou, un combat que livre le général Valabrègue avec son 4e groupe de divisions de réserve d'infanterie. Ce combat n'a rien à voir avec la mission du corps de cavalerie Conneau : saisir toutes les occasions d'attaquer et de détruire l'ennemi, qui reste prioritaire.

Franchet d'Espérey et Conneau n'avaient donc rien compris à la situation ? C'était l'aile gauche de l'armée de von Kluck qu'il fallait attaquer avant tout et détruire. Elle était à gauche du trou et non à droite. Elle s'accrochait à Corbeny, à l'extrémité orientale du Chemin des Dames. C'était à la ferme Hurtebise, toujours la même dans l'histoire, qu'elle se cramponnait. Oubliaient-ils donc tous deux leur histoire ?

Franchet d'Espérey, au lieu de se laisser hypnotiser par le dégagement de Reims par une attaque de front, où il engageait trois sur quatre de ses corps ( 10e, 1er et 3e, de droite à gauche) plus le 4e groupe de divisions de réserve Valabrègue, ne savait-il pas que de tout temps les clefs de Reims se trouvaient à Craonne ?

C'était là-bas et non ailleurs que devait se jouer la partie. Y laisser le valeureux 18e corps combattre seul dans ce terrain difficile était une grande erreur.

L'OBSTINATION DE FRANCHET D'ESPEREY A DÉGAGER REIMS.

C'était par la gauche qu'il fallait attaquer ! Si l'on fonçait masse en avant dans la brèche, où il n'y avait que le vide, tout serait emporté. Son aile droite étant tournée malgré sa mise en crochet défensif, Bülow serait obligé de reculer. Et du fait même, vœu le plus cher à Franchet d'Espérey, Reims serait dégagé. Et à peu de frais !

Quand il y a un trou dans la ligne ennemie, on doit s'y précipiter toutes forces réunies. C'est simple ! Le reste ne compte pas !

Nous étions sûrs, nous à la 10e division, en trottant de Pontavert à Juvincourt par Amifontaine jusqu'à Sissonne, nous étions sûrs, nous ne pouvions douter, que nous étions étroitement suivis par les deux autres divisions, 4e et 8e.

Le corps de cavalerie, même s'il avait perdu beaucoup de chevaux en quarante jours, représentait encore une force offensive considérable. Admettons que ces pertes se soient élevées de 15 à 25 %, chiffre fort, il lui restait suffisamment de moyens pour n'avoir à redouter personne. Rappelons qu'avec ses trois divisions son effectif s'élevait à 16 régiments de cavalerie à cheval, 36 canons de campagne de 75, 3 groupes de chasseurs-cyclistes, 8 sections de deux pièces de mitrailleuses (La pièce perdue par la 10e brigade de dragons le 24 août à Franconville n'avait toujours pas été remplacée, ce qui était d'une grande négligence. Les pièces neuves ne pouvaient cependant pas manquer dans les arsenaux.) et surtout un régiment d'infanterie entier ( 45e R.I., en garnison en temps de paix à Laon, donc connaissant parfaitement le terrain actuel, gros avantage), soit un bataillon par division, avec tout son armement et tout son encadrement. Celui de la 10e division était déjà avec elle à Sissonne.

Encore fallait-il que le général Conneau ne commençât pas par dilapider ce capital, comme nous venons de le voir, en en distrayant les deux tiers au profit d'une action secondaire en dehors de la véritable action du corps de cavalerie, qui, encore une fois, était de rechercher et de saisir toutes les occasions d'attaquer et de détruire l'ennemi. Or, il commit cette fatale erreur. Avec une seule division à Sissonne, le fer de lance du corps de cavalerie apparaissait fortement émoussé.

Erreur aussi grave, le général Conneau ne se tenait pas personnellement à sa place, à une époque où les transmissions n'existaient pratiquement pas, surtout dans le sens d'avant vers l'arrière. Or, le général Conneau était resté à la ferme de la Musette, près de La Ville-aux-Bois, puis à Juvincourt, c'est-à-dire encore à plus de vingt kilomètres en arrière de la division parvenue à Sissonne.

Pas question à une pareille distance de pouvoir développer le fil d'un téléphone de campagne et de s'entendre.

LES RENSEIGNEMENTS NE PEUVENT ATTEINDRE LE GÉNÉRAL CONNEAU.

Se tenir à vingt kilomètres en arrière de son avant-garde au contact de l'ennemi était une lourde faute. Pour un chef de cavalerie elle était inadmissible.

C'était se priver de recevoir des renseignements sur l'évolution des événements. Et Dieu sait si cette évolution est rapide dans une situation de cavalerie ! Le chef appelé à prendre la décision doit être très en avant, tout à fait en avant, le plus en avant de tous ses éléments, il doit, si c'est possible, voir par lui-même, juger d'après la position de l'ennemi et de celle occupée par ses propres forces. Il doit être en tout cas le plus près possible de la source des renseignements, le premier à les recevoir et à pouvoir les exploiter.

Qu'étaient devenus les deux renseignements, importants, envoyés coup sur coup par un certain sous-lieutenant Chambe du 20e Dragons, ce 14 septembre au matin, le premier à 11 heures 30, le second deux heures après, à 13 heures 30 ( 1 heure 30 de l'après-midi ancien style) ? Sans doute s'étaient-ils évaporés comme l'eau dans le sable.

Cet officier se trouvait " dans les jambes des chevaux du corps de cavalerie von der Marwitz " stationné pied à terre, venant de rompre ses bivouacs, avec ses trois divisions, son état-major de commandement, son chef, le général von der Marwitz en personne. Auprès de lui, stationnés comme lui, se tenaient ses forces d'appoint d'autres armes (Les divisions de cavalerie françaises et allemandes étaient de composition très comparable. Toutes disposaient d'éléments d'infanterie et d'artillerie qui leur étaient organiquement rattachés, destinés à corriger et augmenter leur insuffisance en puissance de feux. Les éléments d'infanterie étaient transportés en camions ou en autobus. L'artillerie, d'un côté comme de l'autre, était hippomobile.) chasseurs cyclistes, artillerie et infanterie, celle-ci transportée en autobus. Toutes ces forces groupées massivement sur un espace limité représentaient un objectif de premier choix pour une artillerie pouvant approcher à bonne portée et ouvrir le feu à vue. L'officier en question (inutile de préciser davantage que c'était moi-même, on a lu ma relation) avait pris soin de signaler dans ses deux renseignements que le corps de cavalerie von der Marwitz, se jugeant en parfaite sécurité à si grande distance derrière les lignes, ne se gardait absolument pas. Je demandais l'envoi d'artillerie de toute urgence et m'offrais à la faire guider par mes hommes à travers la forêt de Samoussy pour la conduire à pied d'œuvre sans être repérée. Pendant une heure et quarante-cinq minutes, le corps de cavalerie ennemi était resté ainsi exposé à sa destruction certaine par notre artillerie.

Mes renseignements étaient bien parvenus - et parvenus à temps ! - à l'état-major de la 10e division. J'en avais la preuve la plus formelle. Il n'en avait pas été tenu compte, par la faute, uniquement par la faute, de nos chefs les plus élevés en grades et en fonctions : d'abord le général Conneau qui n'était pas à sa place, à vingt kilomètres trop en arrière. Il était " en dehors des limites de l'épure " (argot militaire de l'époque), donc incapable d'avoir connaissance de l'événement, d'en suivre et d'en modifier le développement. Mes renseignements (si jamais ils sont parvenus jusqu'à lui) ne le furent qu'après qu'il eut donné l'ordre fatal de battre en retraite.

Le général Conneau porte la plus grande part de responsabilité dans l'inaction et l'inefficacité de son corps de cavalerie à Sissonne. Il la porte à un double titre, d'abord pour avoir affaibli son corps en le dispersant en pièces détachées, ensuite en n'accompagnant pas son élément le plus avancé en direction de l'ennemi.

Le général Grellet porte lui aussi une part non négligeable de cette responsabilité en n'appliquant pas la directive du généralissime Joffre répercutée sans arrêt aux différents échelons, d'abord par le général Franchet d'Espérey à ses corps d'armée, corps de cavalerie Conneau compris, ensuite par le général Conneau lui-même cette nuit à 1 heure 30 à ses trois commandants de division, le général Grellet précisément et les généraux Abonneau et Baratier, directive bien connue, tant de fois répétée : saisir toutes les occasions d'attaquer et détruire l'ennemi en retraite.

A fortiori, quand on commande une grande unité de cavalerie. Or Grellet était resté passif.

Le temps d'un général Lassalle (déjà cité) serait-il passé qui, lorsqu'on lui signalait l'ennemi, ne demandait jamais Combien sont-ils ? mais où sont-ils ?

Enfin, le général Grellet avait, sur le champ de bataille à Sissonne, préféré se rétrograder de ses propres mains, reprendre le commandement de son ancienne brigade, plutôt que de conserver celui de la 10e division de cavalerie. Ceci juste au moment où allait se présenter l'occasion d'agir...

Mais peut-être avait-il des circonstances atténuantes à invoquer dans cette étonnante attitude ? Savait-il qu'il ne serait pas suivi à Sissonne par les deux autres divisions ? Le général Conneau l'en avait-il prévenu en le lançant seul en avant avec sa division ?

Ou bien le lui avait-il laissé ignorer et courir l'aventure, au hasard dans un étroit couloir de quinze à vingt kilomètres de large (en certains points il n'en avait que douze), en lui donnant carte blanche au mieux des événements qu'il allait rencontrer ? A charge pour lui de lui rendre immédiatement compte de ce qui pourrait survenir. Mais lui avait-il précisé qu'arrivé à Sissonne (s'il y arrivait) sa mission consisterait à marcher en direction de Laon, prendre à revers le massif boisé, pour attaquer dans le dos les forces ennemies qui s'opposaient à la progression du 18e corps, lequel s'épuisait dans un combat, qu'on qualifiait toujours d'arrière-garde, livré par la Ire Armée allemande (C'était le 7e corps de réserve de la VIIe Armée allemande ramenée de Lorraine, où elle n'avait plus rien à faire. Libéré par la capitulation de Maubeuge (Anvers, soit dit en passant, tenant toujours) le 7e corps de réserve se battait furieusement contre notre 18e corps cherchant à reprendre Corbeny. Ce 7e corps avait ordre de tenir coûte que coûte Corbeny et Craonne. Il était pourtant réputé de médiocre qualité.) à Craonne. Conneau lui avait-il précisé que de toute façon il ne pourrait compter que sur ses seules forces, les deux autres divisions ne devant en aucun cas marcher dans le sillage de la 10e ?

Quoi qu'il en fût, la 10e division, accompagnée de tous ses éléments d'autres armes, artillerie, infanterie, génie, était parvenue (nous l'avons vu) sans coup férir, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre jusqu'à Sissonne où elle était arrivée le 13 à 17 heures largement avant la nuit. Elle s'y était installée, moitié dans la bourgade, moitié dans les baraquements du camp de Sissonne, en cantonnement d'alerte, couverte par un réseau d'avant-postes.

Autour de nous, c'était partout le vide. Pas trace d'ennemis. En admettant que la région de Sissonne dût devenir un champ de bataille, nous y étions près de vingt-quatre heures avant tout le monde. Nous en étions les maîtres. Nous y étions chez nous. C'était un grand morceau de terrain récupéré, un vaste territoire définitivement reconquis.

Nous avons vu ce qu'il en était advenu.

 

Le 14 septembre marque le dernier jour de la victoire de la Marne. Si on peut dire que la bataille a été bien conduite, remarquablement même pendant les trois premiers jours, au nord de la Marne, tant que Gallieni y a été mêlé, on peut dire aussi que par la suite, les opérations côté français et côté allemand surtout, ont laissé beaucoup à désirer. Que ce soit les deux hauts commandements, G.Q.G. français, Direction Suprême allemande, que ce soit les principaux exécutants de l'aile gauche française, VIe Armée française, armée et cavalerie britanniques, Ve Armée française et corps de cavalerie Conneau, que ce soit ceux de l'aile droite allemande, Ire armée von Kluck, corps de cavalerie von der Marwitz et von Richthoffen, personne ne s'est montré à hauteur des événements.

L'armée allemande a eu une chance inouïe de ne pas être par deux fois écrasée en rase campagne par la faute de la mauvaise volonté de von Kluck à obéir à l'ordre de retraite et à n'y obéir qu'en marchant selon son choix à lui, vers le nord, non vers le nord-est, direction qui lui était cependant impartie. Ceci, la première fois.

La seconde chance de l'armée allemande a été la période d'euphorie momentanée du G.Q.G. français, de Joffre et de l'aile gauche française qui ont cru trop vite la partie définitivement gagnée et ont négligé de profiter de la faute de von Kluck pour donner le coup de grâce à l'armée allemande.

Sa chance a été enfin l'apathie du général Conneau et (pourquoi l'oublier ?) la capitulation de Maubeuge juste au mauvais moment et l'obstination de Franchet d'Espérey à vouloir à tout prix dégager Reims et ses faubourgs et y avoir consacré tous ses efforts, toutes ses troupes.

Moltke, chef de la Direction Suprême, avait complètement perdu la tête, traversant une crise profonde de dépression morale, croyant la défaite inéluctable par suite de la désobéissance de Kluck ; il n'avait plus de réaction et laissait aller les choses (Un compte rendu de von Bülow venait d'arriver à son P.C. de Luxembourg lui signalant qu'à sa droite, dans la brèche le séparant de von Kluck, venait de pénétrer une force française considérable estimée à un corps de cavalerie suivi d'un corps d'armée !! (Bravo pour l'estimation ! Il s'agissait du corps Conneau et du 18e corps d'armée !) Or, en même temps arrivait sur la table de Moltke le télégramme de Marwitz signalant que son corps de cavalerie était incapable de tout effort, ses chevaux tombant comme des mouches.). Il était à cent pour cent pessimiste.

L'Allemagne pouvait offrir un beau cigare au lieutenant-colonel Hentsch. C'était lui qui l'avait sauvée. Sa mission sur le front, le 8 septembre 1914, est restée justement célèbre dans l'armée allemande.

Très intelligent, d'une personnalité reconnue très au-dessus de son grade, bien qu'il fût très jeune, le lieutenant-colonel Hentsch , attaché à la Direction Suprême, avait été envoyé sur le front à la place du général-oberst von Moltke, fatigué et déjà déprimé, pour rendre visite à tous les commandants d'armée, juger de la situation générale et prendre toutes les décisions qui d'après lui s'imposeraient. Tous lui devaient obéissance.

Dûment mandaté et sa visite annoncée, Hentsch avait pouvoir de parler non seulement au nom de Moltke mais aussi de l'empereur (le Kriegsherr).

Or, le 8 septembre, Hentsch avait jugé la situation suffisamment grave pour décréter de lui-même la retraite générale de toutes les armées. Seul, von Kluck avait regimbé, très mécontent. C'est pourquoi il avait retraité vers le nord, non pas vers le nord-est, axe cependant imposé. Trois jours après, Moltke était relevé de ses fonctions par l'empereur Guillaume II.

Moltke a relaté lui-même dans ses Mémoires les circonstances dans lesquelles cette mesure fut prise à son égard.

Les voici :

Le 14 septembre vers midi, le général von Lyncker vint me trouver dans mon bureau et me dit que l'empereur me faisait savoir qu'il avait l'impression que j'étais trop malade pour pouvoir continuer de diriger les opérations.

Sa Majesté avait décidé que je devais me faire porter malade et rentrer à Berlin. Le général von Falkenhayn devait prendre à ma place la direction des opérations. En même temps mon Quartier Maître Général, le général von Stein, était relevé aussi de ses fonctions et devait prendre le commandement d'un corps d'armée de réserve. Tout cela me tomba sur la tête sans préparation. Immédiatement j'allai trouver le général von Falkenhayn et lui fis part de la décision de Sa Majesté.

Puis, nous allâmes ensemble trouver l'empereur. Celui-ci m'expliqua qu'il avait l'impression que j'étais affaibli par ma double cure de Karlsbad et qu'il fallait me reposer.

Je dis à l'empereur qu'à mon avis les troupes et les pays étrangers seraient défavorablement impressionnés si j'étais renvoyé à l'arrière immédiatement après la retraite de l'armée. Le général von Falkenhayn appuya ce point de vue.

Là-dessus, l'empereur était d'avis que Falkenhayn pourrait opérer au titre de Quartier Maître Général, moi restant en place pour sauver les apparences.

Falkenhayn répliqua alors qu'il ne pouvait prendre à son compte les opérations que s'il avait les mains absolument libres. Je ne pus que me ranger à son avis.

Dans ces conditions, je restais au Grand Quartier Général, mais tout m'était retiré des mains et mon rôle était celui d'un spectateur passif .

Peut-être personne ne comprendra-t-il cela ? J'ai accepté ce martyre et continué à couvrir de mon nom les opérations pour le pays et pour éviter à l'empereur que l'on pût dire de lui qu'il avait renvoyé son chef d'état-major dès le premier revers. Je savais quelles conséquences désastreuses cela pourrait avoir.

Le martyre que j'ai enduré était grand, mais j'ai cru devoir cela à l'empereur et à mon pays. Et si j'ai mal agi, Dieu puisse-t-il m'accorder son pardon !

Tandis que Franchet d'Espérey s'obstinait à vouloir enlever les forts de Brimont et de Berru pour mieux dégager Reims, coïncidence malheureuse, à l'heure même (vers midi...) où Guillaume II relevait de ses fonctions à la Direction Suprême en plein désarroi son chef, le général von Moltke, le général Conneau, avec un remarquable manque d'intuition, donnait l'ordre à la 10e division de cavalerie d'abandonner Sissonne et de battre en retraite sur son contre-pied jusque derrière l'Aisne, où elle retrouverait, déjà rassemblé, tout le corps de cavalerie réfugié derrière l'infanterie. Il offrait ainsi à bon compte une victoire à l'ennemi, qui en avait bien besoin pour retrouver son moral.

D'une part, impressionné par le fléchissement du 4e groupe de divisions de réserve qui devait tenir sur le canal de la Marne au Rhin, cédant aux appels angoissés du valeureux général de Valabrègue, d'autre part ajoutant foi à des renseignements plus ou moins fantaisistes ou erronés (C'est ainsi qu'un renseignement (de cavalerie ? je ne crois pas...) aurait signalé à 11 heures une importante colonne allemande de toutes armes marchant de Mauregny, Montaigu, en direction de la Malmaison. je me porte garant du contraire. C'était mon secteur. J'y suis resté le dernier, bien après tous les autres. Je n'en suis parti que vers 14 heures environ. Ce fut le vide absolu jusqu'à mon départ. Si tous les renseignements ont valu celui-là... Maintenant, pourquoi n'aurait-il pas été forgé de toutes pièces ? Cela s'est vu. En tout cas, j'accuse l'historique du corps de cavalerie Conneau de ne pas dire la vérité lorsqu'il écrit qu'à 10 heures la découverte de la 1Oe D.C. signalait que deux régiments d'infanterie allemande se portaient de Coucy sur La Maison-Bleue et qu'ils étaient suivis par une importante colonne. La 10e division se portait à la rencontre de l'ennemi et s'efforçait de ralentir sa marche (! ! !) Déclaration de la plus haute fantaisie. II n'y avait exactement rien sur la route de Coucy-les-Eppes. J'y étais personnellement. La Maison-Bleue était tenue par le bataillon du 45e R.I. du commandant Bourdieu. je venais de prendre contact avec lui à 11 heures. A cette heure, le corps de cavalerie von der Marwitz était pied à terre à l'ouest, à mille mètres de Coucy-les-Eppes, ne soupçonnant pas notre présence. Nous étions tous soigneusement dissimulés et espérions encore que le corps von der Marwitz descendrait vers la voie ferrée, c'est-à-dire vers nous. On a vu que malheureusement il n'en fut rien. Quant à la 10e D.C. se portant à la rencontre de l'ennemi et ralentissant sa marche, pure invention, légende, roman, mensonge !), le général Conneau a pris peur d'ombres peu redoutables qui ne se sont finalement manifestées que par de prudentes actions d'artillerie.

Toujours est-il qu'une division entière de cavalerie, avec tous ses moyens, a passé toute la soirée du 13 septembre à Sissonne, toute la nuit du 13 au 14, si tranquille que les chevaux ont été tous dessellés, pansés, soignés ou referrés ; que cette division a encore passé toute la matinée du 14 jusqu'à 12 heures, rassemblée sans rien faire, à proximité immédiate de Sissonne (au lieu-dit le Moulin-Neuf) attendant les ordres du général Conneau. Elle y est restée à partir de 10 heures et non à partir de 6 heures (comme en fait foi mon carnet de route, contrairement à l'heure mentionnée dans le Journal de marches et opérations du corps de cavalerie Conneau).

Durant ce long laps de temps, la 10e division est restée complètement inactive ayant cependant l'initiative des opérations par rapport à l'ennemi. Elle avait plusieurs heures devant elle pour agir à son gré, soit en allant attaquer dans le dos, comme elle devait le faire, les éléments adverses (7e corps de réserve allemand) en train de se battre contre notre 18e corps, pour lui disputer la position si importante de l'extrémité orientale du Chemin des Dames définie par les bourgades de Corbeny, Craonne, Craonnelle, la ferme Hurtebise, soit en organisant défensivement le terrain autour du bourg de Sissonne. Plus à l'ouest cela regardait l'armée anglaise, car Joffre, généralissime, venait de modifier la limite d'action entre la Ve Armée française et l'armée britannique. Cette nouvelle limite passait exactement par le méridien de Laon.

Franchet d'Espérey devait se défendre de son demi-échec sur Reims en déclarant que cette nouvelle limite agrandissait son front et l'obligeait à l'épanouir par l'introduction en ligne d'une partie des forces du groupe de divisions de réserve du général de Valabrègue.

De toute façon cela n'intéressait pas et ne regardait pas la 10e division de cavalerie. Même isolée, elle avait bien assez de ses moyens personnels pour venir aider le 18e corps dans son combat pour conserver le Chemin des Dames et en chasser le 7e corps de réserve allemand.

Pourquoi ne l'a-t-elle pas fait ?

Le général de Contades, ayant commandé momentanément la 10e D.C. la journée du 14, a déclaré que l'ordre impératif de Conneau, survenu vers midi, de battre en retraite en hâte sur l'Aisne à Pontavert, ne lui en avait pas laissé le loisir.

Raison insuffisante, les heures si précieuses de toute la matinée avaient été dépensées pied à terre dans l'inaction.

A lire le général von Poseck, la Direction Suprême allemande avait été mortellement inquiète à la nouvelle (reçue le 14 vers 10 heures) qu'une " masse de cavalerie française avait pénétré profondément dans la brèche jusqu'à Sissonne et juste au moment où l'on se préparait à la fermer ".

Le lieutenant-colonel Hentsch, renvoyé sur le front, avait imposé aux chefs des IIIe, IVe et Ve Armées (cette dernière commandée par le prince impérial, le kronprinz, fils de l'empereur) de prélever chacun un corps d'armée sur leur propre armée et de l'envoyer d'extrême urgence à von Bülow (IIe Armée), en renfort, pour aveugler la brèche.

Le kronprinz avait été furieux qu'un simple petit lieutenant-colonel se permît de lui donner l'ordre de se priver de l'un de ses corps d'armée pour en faire don à Bülow. Il avait d'abord refusé puis avait dû finalement s'incliner. Le lieutenant-colonel Hentsch avait tous les pouvoirs, il parlait au nom de son père, Sa Majesté ordonne...

Mais il fallait un certain temps pour que ces corps d'armée arrivassent à pied d'œuvre. Le plus rapproché, celui de la IIIe Armée, ne le pourrait que le 15, dans l'après-midi.

Von Poseck ajoute plus loin :

" Aussi, fut-on soulagé à Luxembourg d'apprendre que cette masse de cavalerie, qui occupait Sissonne, abandonnait sa position et se retirait vers le sud sans livrer combat, von Falkenhayn en était à la fois heureux et surpris. On ne comprenait pas. "

Il n'y avait en effet rien à comprendre : Conneau avait eu peur de son ombre.

C'est le 14 septembre, au crépuscule, que prend fin le dernier jour de la bataille de la Marne, cette bataille qui dans l'histoire s'appellera, selon la phase en question, bataille des frontières, retraite de la Marne, reprise de l'offensive, bataille de la Marne, puis enfin VICTOIRE DE LA MARNE.

Au total, trente-quatre jours de terribles combats pendant lesquels le monde a retenu son souffle, le sort de la France demeurant en suspens.

Mais, puisque le crépuscule du 14 septembre 1914 a été celui d'une grande victoire, il aurait dû se parer de pourpre et d'or dans une apothéose d'éclatante lumière. Cependant, il n'a été qu'un crépuscule gris et terne, mouillé de pluie, un crépuscule couleur. de bataille perdue.

LA BATAILLE DE SISSONNE.

La Marne a été, c'est vrai, une grande victoire, mais elle s'est achevée par un combat dans le vide, une bataille perdue. Comment appeler autrement l'affaire de Sissonne ?

Car ce fut une bataille qui a dépassé en importance toutes les autres, même celles des trois premiers jours, les 6, 7 et 8 septembre, au cours desquelles on avait compris, grâce à la lucidité d'un Gallieni, puis d'un Joffre, grâce aussi à l'élan des troupes et à leur enthousiasme de se reporter en avant, que la fortune allait enfin changer de camp, que les portes de la victoire s'entrouvraient du côté de la France.

Pourtant, la victoire de la Marne prenait fin par une bataille perdue pour la France, par un succès allemand : Sissonne.

Le terme succès et non victoire est employé ici à dessein, car on verra que ce succès tactique éphémère était en même temps une victoire perdue aussi pour l'Allemagne. Elle eût mieux fait de se laisser battre !

Le succès allemand de Sissonne n'était pas niable. D'abord, les troupes françaises (c'est-à-dire nous (C'était notre départ de Sissonne qui avait entraîné le retrait derrière l'Aisne de tout le groupe de divisions de réserve du général de Valabrègue et d'une partie du 18e corps.), la cavalerie) avaient, les premières, quitté le champ de bataille, elles avaient en quelque sorte fui à l'annonce de l'arrivée de l'ennemi. Or, Foch nous a rappelé, non appris, car nous le savions avant qu'il rédigeât ses Préceptes de guerre, qu'est déclaré vainqueur celui qui se maintient un quart d'heure de plus que l'autre sur le champ de bataille, à l'issue d'une rencontre indécise.

Qui sait si, à Solferino, François-Joseph, empereur d'Autriche n'aurait pas été déclaré vainqueur à la place de Napoléon III, empereur des Français, s'il n'avait pas, avec ses troupes, quitté le premier le champ de bataille, à cause d'un violent orage de pluie ? Il n'avait pas de manteau.

Dommage que le célèbre peintre Yvon n'ait pas choisi cet orage comme toile de fond pour son beau tableau de la Bataille de Solferino !

A Sissonne, le 14 au soir, tout était donc terminé, la rive droite de l'Aisne dégagée, Sissonne, avec son camp, abandonné. La Direction Suprême, sous l'impulsion de son nouveau chef, le général-oberst von Falkenhayn, tenue constamment au courant, à Luxembourg, du développement de la situation était dans la joie, les forces françaises étaient balayées, rejetées, la brèche refermée, l'anneau d'acier rivé au mufle de la Bête franco-anglaise prête à dévorer l'armée allemande. On allait pouvoir s'accrocher au terrain sur les positions choisies à l'avance depuis longtemps en cas d'échec sur Paris, en particulier sur le massif de Laon, cette fameuse éponge, royaume du vieux Blücher, légué à ses successeurs par son testament militaire. Le succès tactique se muait en victoire stratégique.

L'Allemagne avait bien de la chance ! Les choses auraient pu se passer tout autrement : enlevez le corps de cavalerie français aux mains trop âgées pour bien l'utiliser ! Confiez-en le commandement à un jeune homme, à un lieutenant, à un sous-lieutenant, n'importe lequel ! Confiez-le lui pour un jour, rien qu'un jour, pour une heure, rien qu'une heure le temps de donner un ordre, rien qu'un ordre un seul :

- En avant ! Suivez-moi !

Alors tout eût été changé... Le combat déclenché, tout le reste eût suivi, l'aile gauche de Kluck eût été enfoncée, pulvérisée. Mais ce n'est là qu'un rêve. Les faits ont été les faits. Même si elle a remporté sans combat (par suite de la carence du corps Conneau) une victoire stratégique indiscutable, l'Allemagne n'a, en définitive, connu qu'une victoire perdue. Elle n'en a pas tiré profit.

Mais comprenons-nous bien sur ce terme, élargissons le débat, élevons-nous sur le plan philosophique :

Sur ce plan, il est bien regrettable que l'armée française n'ait pas écrasé l'armée allemande dans une bataille décisive à Sissonne. Regrettable pour la France. Regrettable aussi pour l'Allemagne elle-même.

L'ALLEMAGNE POUVAIT ÊTRE BATTUE DÉS SEPTEMBRE 1914.

Quitte à être battue, il est à déplorer pour elle qu'elle ne l'ait pas été quatre années et deux mois plus tôt, le 14 septembre 1914 à Sissonne. Sa condition de vaincue eût été la même que le 11 novembre 1918, mais elle se fût évité ses trois millions de morts, ses près de dix millions de blessés et mutilés de guerre qui ont mis plus de cinquante ans à disparaître des rues de ses villes et de ses villages. Il y a encore des survivants comme en France.

Tout cela s'appelle raisonner dans l'absurde, oui, je le sais bien ! Mais il n'est pas interdit d'établir le bilan de la guerre de 1914-1918 imputable à l'Allemagne. Il est écrasant et terriblement négatif. Il aurait pu être évité.

Supposons que l'armée allemande, reconnaissant la victoire française de la Marne (elle l'a reconnue), en ait admis les conséquences sans chercher à les discuter, à tergiverser, à les effacer par les armes ; supposons qu'avec Schlieffen, son oracle indiscuté, l'Allemagne ait décidé avec sagesse qu'il fallait admettre le résultat de la première grande bataille, même défavorable pour elle ; supposons qu'elle ait fait évacuer les territoires français et belge, après la bataille de la Marne, fait repasser les frontières par ses divisions et que, rentrée chez elle, elle ait proposé d'ouvrir des pourparlers de paix. Les conditions en eussent été honorables pour tout le monde, à commencer pour l'Allemagne. Que de ruines et de deuils évités dans l'univers !

Hélas, l'Allemagne n'a pas été écrasée à Sissonne, elle n'y a même pas été suffisamment battue, puisqu'elle y a fait figure de vainqueur. Pour son malheur et le malheur des autres.

Mais en réalité, Sissonne a été sans que cela ait paru, une immense bataille. Peut-être une des batailles les plus grandes de tous les temps, parce que tout y était possible. Mais rien n'y a été réglé. Sissonne a été une bataille perdue, parce qu'elle n'a pas eu lieu. C'est paradoxal mais vrai.

Perdue pour l'Allemagne, qui n'a pas su s'arrêter. Perdue par l'Autriche pour la même raison.

Perdue par la Bulgarie toujours pour la même raison.

Perdue par la France et son empire, par l'Angleterre et son empire, par la Belgique et son empire, par la Russie impériale, par la Serbie, qui ont été forcées de continuer.

Perdue par le Japon, par l'Italie, par le Portugal, par la Roumanie, par les Etats-Unis d'Amérique, par tous ceux qui y sont entrés aux côtés des Alliés à des dates différentes et pour des raisons différentes.

Une bataille perdue par les neutres. Sans y avoir été mêlés , ils ont tout de même été atteints par le contrecoup de tant de souffrances, éclaboussés par tant de sang versé.

En vérité, la bataille avortée de Sissonne a été perdue par l'univers entier, par la gent humaine tout entière. Un tel retour à la barbarie, une telle régression de civilisation ne pouvait laisser que des cicatrices longues à disparaître. Notre planète en porte de très profondes. L'homme n'a plus le droit de regarder la bête sauvage en face.

QUELQUES AVIS SUR SISSONNE ET LA CAVALERIE.

Mais revenons à ce procès fait à la cavalerie française de ne pas avoir provoqué le combat, sans doute décisif, à la fin de la bataille de la Marne, alors qu'elle était en situation de le livrer le matin dans d'excellentes conditions, à Sissonne.

Il est étrange de constater que personne parmi ceux qui ont eu à écrire sur la guerre de 1914-1918, mémorialistes, critiques militaires, historiens, journalistes de l'époque, n'ont porté attention à ce " passage à vide " de la cavalerie le 10 septembre à Fère-en-Tardenois et plus encore le 14 à Sissonne. On a l'impression qu'une sorte de gêne, de pudeur a pesé sur la main du rédacteur au moment d'aborder le sujet, une espèce de résignation qui l'a conduit à considérer l'événement avec un fatalisme contre lequel il n'y avait pas à s'élever mais à s'incliner.

En voici quelques exemples :

A tout seigneur tout honneur. Comment le maréchal Joffre a-t-il réagi, lorsqu'il a constaté que la brèche, qui lui avait permis jusqu'alors de manœuvrer dans le front ennemi, se fermait et qu'on allait aborder une autre phase de la guerre ?

Voici ce qu'il écrit à ce sujet dans ses Mémoires :

Franchet d'Espérey, de son côté, n'exploita pas la situation favorable dans laquelle il se trouvait. La manœuvre à exécuter reposait sur une marche rapide au-delà de la Vesle, qui eût largement dégagé Reims et contraint les Allemands à lâcher le Chemin des Dames où ils opposaient une résistance énergique aux Anglais. La Ve Armée était fatiguée, certes, comme toutes les autres, et comme sont toujours les armées au lendemain d'une victoire chèrement disputée. Sans méconnaître la difficulté à laquelle il se heurtait, je dois dire que Franchet d'Espérey perdit du temps. Le trou qui existait devant lui dans la ligne ennemie et qui avait permis à des éléments de notre cavalerie de pousser jusqu'à Sissonne, se ferma et le front adverse se stabilisa aux abords immédiats de Reims dont la lente destruction commença.

Voilà maintenant les quelques lignes que le général Duffour, professeur de tactique à l'Ecole de guerre, grand spécialiste des études historiques sur la Première Guerre mondiale, consacre à l'affaire de Sissonne.

Il admet avec résignation que les moyens vont manquer pour exploiter la brèche entre les Ire et IIe Armées allemandes. Ce qui est parfaitement faux. Il suffisait que le général Conneau ne dispersât pas les divisions de son corps de cavalerie : comme il l'a fait.

Il ne reproche même pas à Franchet d'Espérey de ne pas avoir reporté une partie de ses forces de sa droite vers sa gauche.

Le 13 septembre, de bon matin, le couple corps Conneau 18e corps met la main à Maizy, Pontavert et Berry-au-Bac sur les ponts de l'Aisne demeurés intacts. L'une de nos divisions de cavalerie (10e), d'un premier bond au-delà du cours d'eau, gagne le carrefour de La Ville-aux-Bois, d'où elle lance une découverte qui bientôt lui signale l'absence de tout ennemi dans la direction du nord-est. Assurée d'être soutenue par le reste du corps Conneau, elle trotte en plein vide jusqu'à Sissonne. La brèche est reconnue. Mais pour y pénétrer, la maintenir béante, puis l'élargir, les moyens vont manquer.

Voici à présent ce qu'écrivait un capitaine de cavalerie, le capitaine Gazin également professeur de tactique à l'Ecole du génie. Il se borne à exposer les faits. Il constate sans réagir que le général Conneau a laissé sa 10e division isolée à Sissonne, qu'il lui prescrit d'attaquer de flanc le 7e corps de réserve allemand vers Craonne.

Il admet sans s'étonner que le général Conneau eût distrait ses deux autres divisions ( 4e et 8e) de la mission principale, attaquer à revers l'ennemi accroché à Craonne et sur le Chemin des Dames, et qu'il les utilise pour aider le groupe de divisions de réserve du général de Valabrègue.

Voici ce qu'écrit le capitaine Gazin :

Le corps de cavalerie, dont la 10e division a dès la veille atteint Sissonne, a pour mission d'appuyer ces attaques aux ailes, en intervenant sur les arrières de l'ennemi. Le général Conneau donne l'ordre :

A la 10e de se porter au nord de Craonne dans le flanc des éléments du 7e corps de réserve accouru de Maubeuge, qui s'accroche au plateau ;

Aux 4e et 8e, réunies aux ordres du général Abonneau, d'attaquer en échelon sur Neufchâtel où un détachement de la IIe armée contient l'avance du groupe de réserve Valabrègue.

Mais la 1Oe division est bientôt vivement pressée du fait de l'entrée en ligne du 15e corps qui se hâte vers le champ de bataille. Les 4e et 8e divisions sont à leur tour menacées par le repli des divisions de réserve, refoulées par le 7e corps sur Berry-au-Bac et dont elles s'efforcent d'entraver le mouvement. La liaison est rompue entre l'infanterie et le corps Conneau, alors menacé de voir ses communications avec l'Aisne coupées, et d'être encerclé au nord de la rivière.

L'ordre est donné de se rapprocher des ponts en se repliant par échelons. Sous la protection d'une brigade et de l'artillerie laissées vers le camp de César, la 8e division gagne Berry-au-Bac, la 4e Pontavert. La 10e se porte également vers ce point en maintenant vers Amifontaine les mêmes effectifs de couverture. A la nuit, les derniers éléments du 18e corps engagés à Corbeny s'étant repliés, le corps repasse l'Aisne à son tour.

Voici maintenant l'avis d'un expert militaire que nous avons déjà eu l'occasion de citer dans ce livre, le général de cavalerie de Cugnac.

Enfin quelqu'un qui y voit clair, qui ne s'embrouille pas dans les actions secondaires et qui sait dégager l'essentiel, le but sur lequel il fallait marcher sans s'en laisser distraire !

Donnons-lui la parole :

L'aile gauche de la Ire Armée allemande (von Kluck) était " empêtrée " dans le massif boisé de Laon, au relief compliqué, couvert de taillis, creusé de ravins encaissés, coupé de mille ruisseaux.

Attaquée dans le dos, par surprise, elle aurait été anéantie, eût perdu toute son artillerie, tout son matériel.

L'effet eût été plus qu'un effet de surprise, un effet de stupeur , engendrant la panique.

Général de Cugnac.

 

On ne peut pas terminer cet exposé critique sans donner la parole au principal accusé, le général Conneau lui-même.

Le général Conneau a jugé utile de faire rédiger par certains officiers de son état-major un Historique des corps de cavalerie commandés par le général Conneau du 14 août 1914 au 2 mars 1917.

(Rédigé sous la haute direction du général Conneau.)

En voici un extrait :

La victoire de la Marne arrêtait l'offensive et déterminait la retraite des armées allemandes dont le front se rompait.

Le corps de cavalerie Conneau se trouvait placé, au cours de ;la poursuite, en face de la brèche qui s'était produite dans le dispositif allemand, circonstance heureuse qui lui permettait d'utiliser sa vitesse pour devancer l'ennemi, pénétrer profondément dans ses lignes et se rabattre sur ses arrières.

L'action du corps de cavalerie aurait produit de grands résultats si elle avait pu être soutenue.

Le 18e corps d'armée arrêtait quelque temps, par une magnifique résistance, la contre-offensive allemande, puis cédait à sa pression ainsi que le groupe de divisions de réserve : l'ennemi reformait son front.

Le corps de cavalerie renonçait à sa mission, lorsque sa retraite était déjà compromise. Son mouvement au sud de l'Aisne marquait la fin de la poursuite et des brillants espoirs qu'elle avait fait naître.

On n'a pas le droit, même peut-être dans la bonne intention de léguer à la postérité une image glorieuse de la cavalerie française en 1914-1918, on n'a pas le droit de travestir à ce point la vérité sur la façon dont a été employée la cavalerie au cours de la bataille de la Marne.

Il est entièrement inexact de dire que, placé devant la brèche qui s'était produite dans le dispositif allemand, cette circonstance heureuse a permis au corps de cavalerie Conneau d'utiliser sa vitesse pour devancer l'ennemi, pénétrer profondément dans ses lignes et se rabattre sur ses arrières.

Il faut une certaine audace pour oser écrire de telles phrases. Le corps de cavalerie n'a jamais utilisé sa vitesse. Il n'a jamais pénétré profondément dans les lignes de l'ennemi. Il ne s'est jamais rabattu sur ses arrières.

Tous les carnets de route qu'on a pu écrire (les miens par exemple) sont remplis de cris d'indignation d'être constamment tenus au pied à terre, souvent derrière l'infanterie, sans avancer, sans poursuivre. Mieux encore, au général Franchet d'Espérey qui le presse d'attaquer et de percer, il répond par écrit (nous avons plusieurs de ses messages) pour affirmer que son corps est à bout, ses chevaux moribonds, que néanmoins il ira jusqu'au dernier cheval. Il dit mais ne bouge pas, pieds et sabots enfoncés dans la terre. Erreur ou imposture ?

Imposture encore plus grave, lorsqu'il écrit, après l'avoir complimenté et lui avoir passé la brosse dans le dos : le 18e corps d'armée, après avoir résisté, cédait à la pression de l'ennemi.

En somme, il lui impute l'échec de Sissonne, alors que c'est lui qui a fait faire demi-tour à ses trois divisions (à la 10e D.C. nous n'avons pas vu un ennemi !).

Pas un coup de sabre. Pas un coup de carabine ! Erreur ou imposture ? C'est un art que de savoir se servir d'un style ambigu.

LA FIN DE LA CAVALERIE A CHEVAL

Dans ce livre, je crois avoir déjà dit que dès avant la guerre de 1914 la cavalerie à cheval apparaissait comme une arme périmée. Il fallait être bien ignare, ou n'avoir pas beaucoup réfléchi à la physionomie que prendrait une nouvelle guerre pour ne pas le comprendre. Tout le monde l'avait compris. L'armement moderne, le moteur à explosion et l'automobile supprimaient le cheval.

Alors pourquoi l'armée française et l'armée allemande, futurs adversaires en puissance, en avaient-ils conservé, chacune de quatre-vingt-dix à cent régiments encore à la veille de 1914 ? Bonnes ou mauvaises, j'en ai donné les raisons, ne nous répétons pas.

Mais à la fin de 1918, après quatre ans et trois mois de campagne, quels avaient été le jugement et le verdict rendus par les gens raisonnables ?

Verdict confirmé en appel : le cheval n'avait plus rien à faire sur le champ de bataille.

En vain s'étaient levé des avocats pour le défendre. On avait conservé quelques régiments à cheval en augmentant leur puissance de feux, en les faisant accompagner d'engins automobiles plus ou moins armés et blindés, telles les automitrailleuses. A la mobilisation les quelques régiments à cheval conservés éclateraient pour fournir des groupes de reconnaissance pour l'éclairage et la sûreté des grandes unités (G.R.G.A. et G.R.D.I. (Groupes de reconnaissance de corps d'armée et groupes de reconnaissance de division d'infanterie.)). Les défenseurs du cheval de guerre avaient eu beaucoup de mal à le faire maintenir sous la forme de quelques pelotons de cavaliers, au sein de ces groupes de reconnaissance, montés et armés comme naguère.

L'héroïsme traditionnel dont firent preuve ces pelotons de cavaliers en 1940 n'était plus une arme suffisante. C'était une vision archaïque, une image du passé. Elle fut balayée par le char d'assaut. Le cheval de guerre avec elle. Définitivement.

L'argument dont ses avocats avaient tenté de se servir n'avait plus cours, même transposé à l'égard de l'armée soviétique : " La Russie conserve de la cavalerie à cheval ! "

Argument suranné, trop usé pour réussir à impressionner et duper l'avocat général le moins sévère. Il avait perdu toute valeur, déjà au soir de la dernière bataille de 1914, celle de Sissonne.

Les cavaleries allemande et française de cette époque n'avaient convaincu personne. Quoi qu'elles eussent dit à l'avance, elles n'avaient pas cherché à se rencontrer en masses importantes, pour reprendre, les yeux dans les yeux et le sabre à la main, le dialogue inachevé de Mars-la-Tour du 16 août 1870. Elles se l'étaient cependant juré (Sur le plateau de Ville-sur-Yron, dix-huit régiments de cavalerie tant français qu'allemands s'étaient successivement entre-chargés, puis mélangés en une mêlée furieuse qui avait duré jusqu'au soir. Les pertes avaient été très lourdes des deux côtés. Le général Legrand avait été tué de plusieurs coups de lance, en chargeant à la tête de sa division. Le combat avait été indécis, personne n'ayant voulu abandonner le terrain. Les deux partis s'étaient retirés aux deux extrémités du vaste plateau. Le soir tombait. Les trompettes françaises et les trompettes allemandes, dans le crépuscule, sonnaient, des deux c8tés, les refrains des régiments, suivis de la sonnerie du ralliement. (Lire la belle relation de Dick de Lonlay.).

Du côté français on avait vainement cherché à honorer l'engagement.

Certes, aux tout premiers débuts de la guerre de 1914, il y avait bien eu de nombreuses rencontres entre cavaliers français et allemands à proximité de la frontière, des rencontres en quelque sorte individuelles ou en petits groupes. J'ai cité celle du lieutenant Bruyant (du 12e Dragons) et celle du sous-lieutenant Verny (du 20e Dragons).

Comme rencontre de quelque importance numérique, on ne peut guère citer que celle du 10e Hussards, le 25 août à Etroeungt (ou Zorée), où deux escadrons, armés seulement du sabre, ont chargé avec fougue trois escadrons de cuirassiers blancs armés de la lance, de la 5e division allemande (corps de cavalerie von Richthoffen).

Pertes élevées des deux côtés. Pas d'officiers, mais plus de cinquante sous-officiers et cavaliers tués ou blessés de chaque côté. Les hussards ont ramené quarante-deux chevaux de cuirassiers de prise . Le 10e Hussards protégeait la retraite de Belgique de la Ve Armée, commandée alors par le général Lanrezac.

Il a semblé, à plusieurs occasions, que les cavaliers allemands préféraient se servir de leur canon et de leur carabine Mauser plutôt que de leur sabre et de leur lance.

Von der Marwitz lui-même n'a pas été si brillant à Sissonne. Après qu'avec son corps de cavalerie il fut remonté à cheval, et eut abandonné ses bivouacs de Coucy-les-Eppes, puis disparu à mes yeux sur les hauteurs de Veslud et de Parfondru, il dut recevoir des indications le ramenant vers la route de Festieux conduisant vers Corbeny et Berry-au-Bac.

Avec son C.C. il devait en effet couvrir le déploiement des éléments de la VIIe Armée arrivant partie de Lorraine, partie du siège de Maubeuge et commençant à se déployer sur ce qui allait devenir le front de l'Aisne.

Le livre de von Poseck, déjà plusieurs fois cité, sur la campagne de la cavalerie allemande en Belgique et en France, nous apprend que le général von der Marwitz, des hauteurs de Festieux a eu enfin la révélation de la présence d'une masse de cavalerie française à Sissonne et dans le camp de Sissonne. Auparavant, il ne s'en était pas douté...

Comme on lui faisait remarquer qu'il s'était contenté de regarder sans l'attaquer de flanc, puisqu'elle retraitait vers le sud, cette masse de cavalerie ennemie, Marwitz avait répondu :

- Oui, je l'ai bien vue. Malgré le mauvais temps, elle faisait assez de poussière pour ça ! Si je ne l'ai pas attaquée, c'est que je ne pouvais pas descendre vers la plaine avec tous mes chevaux. Il n'y avait que quelques chemins, rares, en mauvais état et dangereux. Mes chevaux étaient trop fatigués et puis l'ennemi se retirait beaucoup trop vite, je n'avais pas le temps d'arriver.

" Et puis quand même, nous avons attaqué. J'ai fait mettre en batterie et nous avons envoyé un certain nombre de volées d'obus sur Amifontaine et Juvincourt, où ils étaient forcés de passer. Ils ont dû avoir de bonnes pertes.

Il y avait du vrai et du faux dans les propos du général von der Marwitz :

Fallacieuse était la raison des mauvais chemins. Il y en avait plusieurs de très bons et une route importante descendant sur La Maison-Bleue. C'était d'ailleurs pour ça que les fantassins du 45e R.I. les y attendaient.

Vérité que les chevaux du corps Marwitz étaient fatigués. Je les avais " vus par corps " (comme l'on dit d'une bête de chasse) monter péniblement la pente.

Fausse la déclaration touchant la rapidité de la retraite de la 10e division. Elle s'était effectuée au trot et au pas. Marwitz avait vingt fois le temps de la joindre s'il en avait eu envie.

Exacte l'intervention de l'artillerie du corps Marwitz. Ainsi c'était lui qui nous avait tiré dessus à Juvincourt ! ! ! Il se serait mieux appliqué, s'il avait su que, vers 11 heures, nous l'avions virtuellement détruit à Coucy-les-Eppes avec notre propre artillerie !

An fond, je crois que le général von Marwitz ne tenait pas tellement à nous rencontrer.

LA GUERRE EN DENTELLES EST FINIE.

Mais il est temps de conclure.

Qui que l'on soit, homme ou bête, il arrive toujours un moment où tout être vivant doit savoir disparaître, doit savoir mourir. Après avoir traversé siècles et millénaires, peut-être ce moment était-il venu pour le cheval de guerre ? On avait cru son espèce immortelle, on avait pensé qu'on aurait toujours besoin de lui. Tant que deux adversaires auraient à se battre, ce serait à cheval qu'ils régleraient leur différend.

Cependant, le cheval de guerre n'avait plus rien à faire sur le champ de bataille. Malgré tous les efforts des hommes pour l'y maintenir, il fallait se résigner, se rendre à la raison, l'heure de s'en aller avait sonné pour lui, sonné depuis longtemps. La guerre de 1914 allait en être le révélateur, en apporter l'évidence. Le temps des grandes charges de cavalerie avait pris fin. Et sûrement pour toujours.

Jadis, on s'entre-tuait loyalement, au corps à corps, à l'arme blanche, en se regardant les yeux dans les yeux. Aujourd'hui, on avait inventé des armes perfides qui permettaient aux poltrons et aux lâches de se tenir hors de portée, de s'abriter sans risquer de recevoir le moindre coup de votre sabre et leur assurant, à eux, l'avantage de vous assassiner confortablement, à très grande distance, du fond de leur tranchée.

La partie n'était plus égale. La guerre, qui autrefois pouvait se réclamer de quelque élégance avait sombré dans la plus dégradante boucherie. Le temps des dentelles était passé. Non, le cheval était un adversaire bien trop franc, trop digne de respect, pour qu'il soit désormais possible de continuer de l'associer à une forme de combat dont toute noblesse avait disparu.

Si l'homme a eu un tort, c'est celui d'avoir voulu obliger, contre toute logique, le cheval de guerre à se survivre, alors qu'il était périmé. On s'en est rendu compte dès les premières rencontres de 1914. La mitrailleuse ne lui pardonnait pas d'avoir eu l'audace d'avoir voulu encore monter sur la scène du monde.

Aucun augure, aucun chef de cavalerie, de quelque côté que ce soit, n'est à incriminer plutôt qu'un autre. La vérité était que tous aimaient passionnément leur compagnon de tous les jours, leur camarade, leur frère d'armes, celui qui, même lorsqu'ils étaient dans deux camps opposés, les unissait : le cheval.

Tous, quels que fussent leur grade, leur âge, leur commandement, quelle que fût leur patrie, les Conneau, les Sordet, les von der Marwitz, les von Richthoffen, les Grellet, les Chêne, les de Contades, les von Schmettov, les Verny, les von Schmidt et tant d'autres ne pouvaient se résigner à le voir disparaître. Tous auraient voulu le sauver, lui donner, lui trouver, lui inventer des raisons de survivre.

LE SIÈCLE CRUEL.

S'il en est autrement aujourd'hui, la faute n'en est pas aux cavaliers mais à notre siècle cruel, de fer, de béton et d'acier. Le progrès, le stupide progrès, a tout détruit, tout tué autour de l'homme. Il l'a privé du bien le plus précieux, celui qu'il recherche, éperdu, aujourd'hui, la contemplation de la nature, de sa beauté, de son calme, de son silence. Il a tout anéanti, il a anéanti la poésie et avec elle le romantisme. Le ver luisant n'a que faire au siècle de l'électricité. La rose ne peut vivre et fleurir, les pieds dans le ciment armé. Le cheval de guerre faisait partie du romantisme. Dans l'esprit des promoteurs, des architectes de l'avenir il est justement condamné. Déjà il ne s'accorde plus avec le présent. Les chevaux de Marly n'ont qu'à être envoyés à la casse !

La cavalerie française a eu le tort de penser autrement. Cela lui a coûté quelques déboires, quelques pertes. Les premiers jours de 1914, elle a prétendu lancer ses cavaliers habillés comme au temps de sa splendeur. Entre un dragon de Napoléon et celui du 2 août quelle est la différence ? Et entre les houzards et les hussards ?

Tous les coloris les plus voyants, qui ont fait l'émerveillement des foules de l'Europe, ont été conservés dans l'armée française, avec le casque à crinière noire (rouge pour les trompettes), le dolman à tresses blanches pour les hussards, noires pour les chasseurs à cheval, la culotte rouge pour tout le monde et aussi le plumet et surtout le panache, au propre et au figuré.

Rouge, noir, bleu de ciel, blanc sont les couleurs les plus répandues sous lesquelles va se battre la cavalerie de 1914. Avec les dragons elle se battra aussi en col blanc comme pour une cérémonie de mariage.

Le demi-tour du corps de cavalerie Conneau à Sissonne, en même temps que le refus de von der Marwitz de descendre du plateau de Laon, à cause de ses chevaux fatigués et du mauvais état des chemins trop abrupts, apparaît comme un symbole annonciateur de l'avenir.

PAS DE RENCONTRE DE CAVALERIE.

Si Marwitz avait continué sa marche pour venir collaborer à la fermeture de la brèche, il eût immanquablement rencontré la 10e division de cavalerie (passée aux ordres du général de Contades) quelque part entre Amifontaine et Juvincourt. C'eût été alors une grande mêlée de cavalerie.

Le symbole annonciateur n'aura pas menti. Pendant toute la guerre de 1914-1918, il n'y aura aucune grande rencontre de cavalerie franco-allemande. Par contre, durant cette période d'un mois et demi appelée " la Course à la Mer ", il y eut un assez grand nombre de petites rencontres entre cavaliers français et allemands.

Les deux dispositifs adverses cherchaient réciproquement à se devancer et à déborder l'aile marchante de l'autre.

La vérité permet de dire que dans cette course la cavalerie française fut particulièrement brillante.

C'est égal, l'occasion se renouvela chaque jour de constater que le cheval de guerre est mis en défaut par la moindre mitrailleuse, le moindre fusil derrière un fil de fer.

LA JUMENT Ma-Zaza.

Il m'est arrivé plusieurs fois de citer le nom de ma chère jument d'armes, ma belle Ma-Zaza. C'est alors qu'elle fut grièvement blessée au cours d'une reconnaissance. Evacuée vers un dépôt de l'arrière pour être soignée, j'appris que, même guérie, je n'aurais que très peu de chances de la retrouver. Ce fut un grand chagrin pour moi.

De cette magnifique bête, mais très difficile, j'avais fait un agneau (même dès le temps de paix). Elle me suivait comme un chien dans les rues des cantonnements. C'était la fable de l'escadron. Quand je m'arrêtais de marcher, il lui arrivait souvent d'approcher par-derrière et de venir poser sa tête sur mon épaule. C'est lourd, je vous assure, une tête de cheval lorsqu'elle s'abandonne.

Je crois que Ma-Zaza m'aimait bien. Moi, je l'adorais. Lorsque je montais en selle, elle avait aussitôt un geste bien à elle pour tordre son encolure en arrière afin de réclamer le morceau de sucre, qu'elle recevait toujours. Je me penchais pour le lui donner.

Ma-Zaza était très gourmande. Ce défaut mineur m'aida sérieusement dans son dressage. Je l'avais habituée à manger du chocolat. De ma vie, je n'ai vu un cheval manger du chocolat. Jamais. Elle, si. C'était un spectacle pour les étrangers. Elle préférait quand même de beaucoup le sucre. Je crois qu'elle ne mangeait que par politesse le chocolat qu'on lui offrait.

Continuer la guerre sans Ma-Zaza ?... Non... J'avais trop de peine. Sa blessure avait coïncidé avec la première demande d'officiers de cavalerie volontaires pour servir dans l'aviation. Je n'hésitai pas. D'autant moins que mon sous-officier de peloton, le maréchal des logis Souquet, venait d'être tué. Et aussi l'un de mes meilleurs brigadiers, le brigadier Vialle. C'était fin octobre. Ma demande fut acceptée tout de suite. Je quittai donc la cavalerie. En somme, c'est Ma-Zaza qui a décidé de ma carrière. Certes, j'avais aussi d'autres raisons de préférer l'aviation. Le règne du cheval de guerre était évidemment terminé. Sa principale mission, la reconnaissance, devenue impossible pour lui, passerait à l'aviation.

Le domaine de l'aviation s'ouvrait immense et mystérieux. Qui pourrait aujourd'hui en fixer les limites ?

Qui pouvait dire que s'il y avait encore quelque part de belles chevauchées à conduire, ce ne serait pas dans le ciel qu'il faudrait les chercher ?

Le cheval de guerre va donc disparaître à jamais dans l'avenir. Qui pourrait en douter ? Cela fera de la peine à tout le monde.

Il y a un auteur que je cite souvent, Dick de Lonlay. Je lisais à haute voix des pages de lui sur la guerre de 1870 à mes cavaliers, les jours d'hiver dans les chambrées, durant les heures consacrées à la fastidieuse et stupide étude de la nomenclature de la carabine et du sabre :

- La carabine se compose de quatre parties : le canon, le fût, la crosse et la culasse mobile. Cavalier Durousseau, répétez !

Il y avait tant de choses intelligentes à leur apprendre pour augmenter leurs connaissances et surtout fortifier leur âme de soldat. Les lectures de Dick de Lonlay (mes hommes adoraient ça !) m'y aidaient puissamment.

Qu'on me permette de citer ci-dessous quelques lignes de lui, à la fin de sa relation de la grande mêlée de cavalerie de Ville-sur-Yron, que j'ai déjà citée. Elles concernent justement ce cheval de guerre que tout le monde aimait. On n'envisageait pas alors, en 1870, sa disparition. Et cependant n'était-il pas sage de déjà la prévoir.

LE CHEVAL DE GUERRE.

A ce moment, l'aspect du champ de bataille est lugubre. Les tumultes se sont éteints ; les grands chocs sont épuisés ; mais les moissons brûlées fument : partout un affreux pêle-mêle de cadavres de bêtes et de gens, d'armes brisées. De nombreux chevaux survivants, démontés ou blessés, se sont pelotonnés, craintifs et inquiets, en plusieurs groupes. Les brides coupées, les selles retournées, les schabraques vertes, rouges ou bleu de ciel traînant à terre, ils hennissent, se cherchent, s'appellent et se rencontrent. Ils tondent avidement le plateau dénudé et gémissent après le râtelier absent et l'auge de la caserne. Où sont leurs brillants cavaliers ? Où sont ces amis de tous les jours qui les soignaient, qui les guidaient, qui les aimaient ? Ils sont morts, morts pour le drapeau et pour le pays.

Neuf heures du soir. La cavalerie de la division Legrand, qui s'est ralliée sur le 11e Dragons arrivé trop tard pour prendre part à la charge, opère un nouveau mouvement de retraite. La nuit est noire. Au loin, très au loin, plusieurs incendies.

EQUI FINIS

La cavalerie à cheval aurait dû finir sa légende sur un coup de tonnerre.

Si la bataille de la Marne a bien été gagnée, la victoire a été reportée à une date ultérieure.

Elle n'aurait jamais dû l'être. Elle devait être complète et immédiate. L'aile gauche de von Kluck tournée, prise à revers (surtout à Sissonne, où l'effet de surprise et de panique eût joué à plein) devait être détruite sur place.

Déjà au plateau du Tardenois, il n'était pas besoin de renforts d'infanterie sur l'instant. Le corps de cavalerie Conneau, aidé des trois brigades de Gough, suffisait.

Le corps de cavalerie von der Marwitz était à bout de souffle et eût assisté en spectateur à la liquidation de l'aile gauche de Kluck. Bülow, mal en point avec ses deux corps en crochet défensif

(il l'a avoué lui-même), poussé de face par Franchet dès le 10 septembre, eût été contraint à une retraite rapide et désastreuse.

La Ire Armée allemande, amputée de son aile gauche, prise dans l'étau de la VIe Armée française (Maunoury) aidée de ce qui restait du corps de cavalerie Sordet (maintenant Bridoux) et armée de French, enthousiasmée par son succès du Clignon, eût été écrasée à l'orée de la forêt de Villers-Cotterêts.

C'était sans doute la grande victoire définitive, la défaite se transmettant de proche en proche, comme un château de cartes qui s'écroule, dans les armées allemandes : IIe, IIIe, IVe, Ve. Et à l'origine de l'immense victoire se fût trouvée la cavalerie. Or ce qui eût été vrai pour Oulchy-le-Château, l'eût été encore bien davantage pour Sissonne.

Ainsi, par deux fois, la victoire qui planait au-dessus du champ da bataille a eu l'intention de refermer ses ailes pour se poser au milieu des baïonnettes françaises. Seulement, elle comptait sur la cavalerie pour dégager et déblayer le terrain devant elle. Deux fois elle a été déçue, alors elle a repris son vol et s'est éloignée pour une longue durée.

Ces deux fois-là, d'abord le 10 septembre sur le plateau de Fère-en-Tardenois, la cavalerie a manqué de perçant à Oulchy-le-Château.

Et pis encore, quatre jours plus tard, le 14 septembre derrière le massif de Laon, elle a, au lieu de s'engager, donné à ses divisions l'ordre incroyable de faire demi-tour à Sissonne et de revenir s'abriter derrière l'Aisne. Demi-tour fatal.

Ainsi, faute d'avoir eu un chef jeune, ardent et dynamique, digne d'elle, la cavalerie, au cours de la bataille de la Marne, a par deux fois coup sur coup refusé son destin, refusé de clore sa légende d'arme de chevaliers sur une apothéose, à laquelle fût restée attachée une gloire impérissable.

Dès lors, tout a été fini pour elle. Elle s'est résignée à disparaître. Elle a confié le soin d'entretenir son auréole à cette arme nouvelle qu'on appelle cavalerie blindée.

Pourquoi pas ? Le cheval de Bayard combattait bien sous un caparaçon bardé de fer ? Le cœur serait toujours le même. Admettons, mais avouons-le, ce ne sont là que paroles d'amère

consolation. La vérité est plus simple, plus franche, plus brutale. Elle tient en peu de mots :

L'inaction d'Oulchy-le-Château et de Sissonne, a été la condamnation à mort du cheval de guerre.

EQUI FINIS


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extrait du livre "ADIEU CAVALERIE" du Général CHAMBE

Mise en page : P.H.

 


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